mercredi 13 février 2013

Des bleus à l'âme

Fin de la trilogie du commandant Camille Verhoeven, Sacrifices met un terme aux évènements qui avaient débuté quatre ans plus tôt dans Travail soigné. A la fin de ce tome, Verhoeven perdait sa femme Irène dans des circonstances horribles. Alex, second tome de la trilogie, racontait son retour parmi les vivants et sa rencontre avec une jeune femme, Anne. Cette dernière est le personnage principal de cet ultime opus. Elle assiste au braquage d'une bijouterie et échappe de peu à la mort. Verhoeven va tout risquer pour traquer les responsables, quitte à ruiner sa carrière.
Pierre Lemaître a un art du rythme et du tempo qui font de ses livres un régal. Il est toujours attentif à la dimension psychologique de ses personnages et démonte les mobiles et les ressorts des actions de chacun. Verhoeven finit par faire le deuil de son épouse et fait la paix avec ses vieux démons. Le livre est réussi mais j'ai préféré les précédents qui étaient plus originaux. Il permet néanmoins de clore sur une note d'espoir le destin tourmenté du commandant Verhoeven.
Sacrifices, Pierre Lemaître, Albin Michel, 2012

jeudi 7 février 2013

Un train pour l'enfer

Ce court récit retrace les évènements qui se sont tenus dans la nuit du 13 au 14 novembre 1983 à bord du train Bordeaux-Vintimille. Rachid Abdou rentre au pays suite à une déception amoureuse ; il s'était imaginé une belle romance avec une jeune fille vivant à Bordeaux avec laquelle il entretenait une correspondance depuis des années. Dans le train, trois recrues de la Légion étrangère, pris de boisson, veulent en découdre. Rachid est un bouc-émissaire tout désigné. Après être passé à tabac une première fois et malgré l'aide de l'inspecteur des trains, il est tué et jeté sur les voix.
Court, terrible et vertigineux. Jean-Baptiste Harang connaît bien l'affaire puisqu'il la suivie en tant que journaliste pour Libération à Toulouse. Il énonce les faits, montre les errements de la police, qui laissera repartir le train sans interroger ni noter le nom des voyageurs ni même analyser la scène de crime. La Légion étrangère n'est pas en reste. Si elle règle l'affaire en interne, l'officier chargé de surveiller les recrues ne se présenta jamais au procès pour témoigner. Jean-Baptiste Harang souligne également qu'une centaine de voyageurs ont bien dû  entendre du bruit ou des cris mais jamais personne n'est intervenu pour aider Rachid. Racisme, violence, cruauté et lâcheté ordinaire, tout est conjugué pour faire de ce jeune homme une victime de l'indifférence.
Bordeaux-Vintimille, Jean-Baptiste Harang, Grasset, 2013

mercredi 30 janvier 2013

Un fauve dans la ville

Viviane Elisabeth Fauville a 42 ans, un bébé et un mari parti, un poste de cadre qui aiguise les appétits. Elle dérive et perd la mémoire, vit dans une torpeur constante avec quelques brefs moments de lucidité. C'est au cours de l'un d'eux qu'elle se souvient avoir poignardé son psychanalyste. Ainsi commence ce roman aux allures de polar mais qui est avant tout une quête d'identité.
Nous ne savons que peu de choses sur VEF et quelques surprises distillées par l'auteur ne font que modifier sans cesse notre point de vue sur elle. Tout est flou et il est bien difficile de s'accrocher à quoi que ce soit. La narration elle-même ne cesse de varier passant du nous au vous à elle ; VEF se présentant aux personnages au gré des circonstances sous ses deux prénoms.
Julia Deck joue sur les codes du roman policier avec une enquête classique menée par la police, qui s'y perd dans les déclarations de VEF, et la propre enquête de VEF qui rencontre les patients, la femme ou la maîtresse de son psychanalyste. Tous sont aussi barrés qu'elle, ce n'est pas peu dire. Des fragments du passé de VEF ressurgissent peu à peu nous permettant de mieux comprendre la folie du personnage.
Alors, VEF l'a-t-elle tué ou pas son psychanalyste ? Je pense que c'est à chacun de se faire son opinion. Julia Deck, malgré une résolution qui pourrait être satisfaisante, laisse planer un doute. Elle, qui met son livre sous les auspices de Beckett, réalise un habile travail d'écriture et mène avec brio son lecteur dans des impasses. Je reste pour ma part quand même un peu sur ma faim par cette fin trop lisse et cousue de fil blanc. Ces quelques vingts dernières pages m'ont gâté mon plaisir et font que je ne donne pas à ce roman un coup de coeur. Je lirais néanmoins le prochain roman de cette jeune femme talentueuse.
Viviane Elisabeth Fauville, Julia Deck, Ed. de Minuit, 2012

samedi 26 janvier 2013

Nous

Dans les années 80, en Sardaigne, dans un petit village du nom de Crabas, Maurizio passe les vacances d'été comme chaque année chez ses grands-parents. C'est ici que se trouvent ses amis, là qu'il se sent bien et où il a le sentiment d'appartenir à une communauté. Tous emploient ce fameux nous qui englobe l'individu dans le groupe.
Crabas est célèbre pour ses nombreuses fêtes religieuses ; chaque corporation défile et prie son saint-patron au cours de l'été. Or l'évêché décide de scinder en deux la paroisse déclenchant une guerre entre les quartiers et les deux curés. La réconciliation aura lieu lors de la procession de la Rencontre à Pâques grâce au concours inattendu de Maurizio et ses amis.
Michela Murgia s'intéresse au versant ethnologique de la Sardaigne. Elle souligne les liens que l'on tisse dans la rue et parle de ces amitiés plus fortes que les liens du sang. Les anciennes coutumes ont un poids important au sein de la communauté, car même non croyants, tous se sentent liés à une paroisse et participent aux fêtes religieuses qui rythment l'année civile. Moins fort qu'Accabadora, cette grande nouvelle est dépaysante et agréable à lire.
La guerre des saints, Michela Murgia, Seuil, 2013

samedi 19 janvier 2013

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys

Dans un hôpital de Hanoi, Yann, un soldat breton blessé à la poitrine, rencontre Mai qui aide les équipes médicales. Entre eux c'est le coup de foudre et ils se marient juste avant le départ de Yann pour la cuvette de Diên Biên Phu. Là-bas, il est confronté à l'horreur et au chaos mais parvient à survivre en s'accrochant à l'espoir de retrouver Mai. Cette dernière est prête à tout pour le tirer de cet enfer.
Cette histoire d'amour impossible sur fonds de guerre se distingue par un très beau travail sur la langue qui est poésie pure. Des haïkus encadrent les grandes parties du texte et les descriptions sont absolument superbes si bien qu'on se laisse prendre par l'histoire dramatique de ces amants maudits et qu'on en reste ému.
Bien que le livre soit court, l'auteur distille quelques remarques très intéressantes sur la société annamite de l'époque. Son personnage Mai, bercée par la culture française depuis son enfance, s'insurge contre le poids des traditions et refuse le mariage arrangé par son père, marquant un premier pas vers l'émancipation. Le colonialisme, quant à lui, connaît ses derniers soubresauts tragiques et certains annamites voient avec inquiétude arriver les Vietcongs, laissant présager de nouvelles tensions au sein du pays.
L'ombre douce, Hoaï Huong Nguyen, Viviane Hamy, 2013