vendredi 10 janvier 2014

Multipliez-vous et prospérez

Hattie, ses soeurs et sa mère, ont fui la Géorgie après le meurtre de son père, le seul homme noir à posséder son affaire dans les environs. A Philadelphie, elle épouse August avec lequel elle aura onze enfants et une petite-fille. Douze enfants, douze destins qui s'égrainent au cours du XXe siècle et de l'histoire des Etats-Unis.
Cette famille se dévoile peu à peu au gré des chapitres. Chaque enfant révèle, grâce à un moment particulier de son histoire, ses liens avec sa mère et les autres membres de la famille. Il exprime ses rêves et ses espoirs dans cette Amérique qui peut être un enfer comme un paradis. Hattie n'a pas eu la vie qu'elle voulait ; elle s'est battue pour tenir sa maison et subvenir aux besoins de tous. Sa forte personnalité ne l'a jamais incité aux débordements d'affection, ce qui lui reproche ses enfants, mais elle les a toujours aimés sans jamais les abandonner. Elle fait tout pour ne pas les laisser partir à la dérive même si certains gâchent leur vie.
La religion, véritable ciment de la communauté, baigne le roman dont le titre évoque l'essor des tribus et des hommes : "Multipliez-vous et prospérez". L'un des fils d'Hattie devient un formidable prêcheur. La religion chrétienne n'est pas la seule évoquée, la vieille Willie incarne le vaudou et ses remèdes mystérieux. En filigrane aussi, la guerre du Vietnam ainsi que les combats pour les droits civiques et les écarts qui se creusent entre ceux qui ont réussi à devenir des notables et ceux qui demeurent dans la misère.
J'ai suivi avec beaucoup de bonheur ce portrait de femme luttant contre l'adversité, refusant l'amour pour continuer de s'occuper de ses enfants pour qui elle demeure présente jusqu'au bout. Chaque chapitre fonctionne comme une nouvelle autonome qui s'inscrit dans l'histoire familiale et l'éclaire. Par son évocation de la communauté noire, de ses combats, par la profondeur de ses personnages, je comprends tout à fait qu'on ait comparé Ayana Mathis à Toni Morrison.
Les 12 tribus d'Hattie, Ayana Mathis, Gallmeister, 2014

dimanche 5 janvier 2014

Amour, Bretagne et Rock'nRoll

Maryline, ancien mannequin et son mari William, ex rock star, ont quitté New York avec leur fille pour s'installer sur la côte bretonne dans la maison de famille de Maryline. William et elle se sont refaits une vie et louent des chambres de leur magnifique maison à des hôtes venus des quatre coins du monde. Leur vie s'écoule sans ombre jusqu'à la découverte du cadavre d'une jeune femme en contrebas de leur maison sur la plage. Simon, l'amour de jeunesse de Marilyne, refait surface : il est en charge de l'affaire.
Très bonne surprise que ce petit livre dont le ton enlevé et l'humour sont réjouissants. Les sentiments y sont analysés avec finesse de la crise d'adolescence de Georgia, la fille de Marilyne, aux transports amoureux de sa mère en passant par le détachement de William au désespoir de Herr et à la colère de Simon. Toute une palette de sentiments, d'attitudes y sont brossés. J'aime tout particulièrement le personnage de William, le dandy, aux chansons qui viennent toujours à propos et à l'élégance du coeur.
Mer agitée à très agitée, Sophie Bassignac, J-C Lattès, 2014

vendredi 1 novembre 2013

1075, agent très spécial

1075 est un Agent de sécurité chargé de surveiller les Manifestations à Haut risque que sont les lectures publiques dans un futur proche. les seuls livres en circulation sont des livres officiels classés selon les émotions qu'ils procurent et célébrés par la population à l'occasion de grandes manifestations cathartiques. La dictature en place repose sur ces hommes qui ont la particularité d'être analphabètes et de tout devoir au Service National. Suite à un accident lors d'une manifestation, 1075, le meilleur d'entre eux, se met à douter.
Dans cette société où l'analphabétisme est le meilleur moyen pour s'élever et être modelé comme le pouvoir le veut, ces jeux du cirque littéraires sont un nouveau moyen de capter les citoyens et de les maintenir sous le joug de la dictature. Il ne s'agit pas de pain ni de spectacles violents mais la manifestation du pouvoir des mots et de leur emprise sur les foules. Le peuple doit se laisser submerger par les émotions pour ne pas se poser trop de questions, or, 1075, à l'instar du pompier Montag dans Fahrenheit 451, finit par succomber au tabou ultime.
Avec une économie de moyens et une réflexion intelligente, Cécile Coulon nous propose un joli roman sur la littérature et le pouvoir évocateur des mots. Cette fois encore, je reste un peu sur ma faim. Tout y est, même le style, mais il me manque quelques pages de plus. 
Le rire du grand blessé, Cécile Coulon, Viviane Hamy, 2014

vendredi 25 octobre 2013

Le Liban en plein coeur

Georges, militant d'extrême gauche, rencontre Sam un juif de Salonique, qui a échappé au régime des colonels. Une amitié se tisse entre les deux hommes et lorsque Sam tombe gravement malade, il fait promettre à Georges de monter l'Antigone de Jean Anouilh au Liban avec des comédiens de toutes les confessions et de tous les camps. Georges ne peut pas lui dire non. Délaissant sa femme et sa fille, il part à Beyrouth en ce début d'année 1982.
A son arrivée à Beyrouth, Georges va rencontrer chacun des comédiens. Il fait tout ce qu'il peut pour lever les difficultés, les réticences afin que tous puissent se retrouver pour quelques jours de répétitions et pour une unique représentation dans un ancien cinéma au coeur des combats. Au fur et à mesure de ses rencontres, Georges découvre les différentes interprétations que font les comédiens du texte en fonction de leur culture, leur religion ou leurs sentiments.
Pris entre ses convictions et les horreurs de la guerre, Georges tente malgré tout de mener à bien ce projet magnifique et utopique. Il ne s'agit plus d'afficher des convictions loin du terrain des opérations mais de les confronter à la réalité, au quotidien de ceux qui souffrent et qui ont tous de bonnes raisons de se défendre.
Sorj Chalandon nous embarque avec lui trente ans en arrière dans le feu et le sang des combats alors qu'il était reporter de guerre. Il recrée avec précision odeurs, images, bruits et nous précipite dans l'enfer de la guerre. J'en suis restée retournée. Il m'a fallu un peu de temps pour me remettre de ce livre mais c'est la marque des grands bouquins.
Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Grasset, 2013

mercredi 16 octobre 2013

Rafael Claramunt et consorts

Maria Cristina Väätonen est devenue un écrivain célèbre en publiant très jeune La vilaine soeur, un roman qui lui a permis de régler ses comptes avec sa famille perdue dans un petit bourg du grand Nord canadien. Elle a laissé derrière elle un père taciturne, une mère déséquilibrée et une soeur jalouse. Alors qu'elle n'a plus aucune relation avec sa mère, cette dernière l'appelle à l'aide et lui demande de récupérer Peeleete, l'enfant de sa soeur Meena.
D'une écriture ciselée, soutenue par une narration originale, oscillant entre humour et gravité, Véronique Ovaldé analyse les racines d'un mal-être et d'une vocation littéraire. La vie de Maria Cristina nous est présentée d'un point de vue extérieur. Le narrateur, sorte de biographe, pèse, ausculte chacune des constantes qui ont fait d'elle la femme et l'écrivain qu'elle est devenue. Cette enquête commence dans sa famille où elle sort traumatisée par un mère bigote et sa culpabilité à l'égard de l'accident de Meena. Elle nous conduit à son départ pour l'université et sa rencontre avec Rafael Claramunt, un écrivain qui devient son amant et son pygmalion, jusqu'à son premier roman et sa nouvelle vie.
Chaque protagoniste est ainsi passé au crible, chaque moment terrible de son existence est passé au peigne fin. Le lecteur sait beaucoup de cette femme discrète qui s'est construite peu à peu, a pris son indépendance et a exorcisé comme elle a pu ses blessures. Tous les personnages ont leur part d'ombre dans ce roman mais ils ne deviennent pas tous des perdants, des plagiaires ou des brigands. D'un côté Judy Garland, personnage mutique, qui a probablement été en maison de redressement (qu'il appelle pudiquement centre sportif) et s'avère être un homme fiable ; de l'autre côté Rafael Claramunt, un authentique mystificateur qui maintient autour de lui l'image et l'aura du grand écrivain qu'il n'est plus.
J'ai aimé ce beau destin de femme et ses personnages atypiques mais le côté artificiel de la construction du roman m'a beaucoup gênée. Je ne suis jamais rentrée vraiment dedans et je me suis parfois même un peu ennuyée. Je reste au final mitigée devant ce magnifique écrin qui enserre une pierre semi-précieuse.
La grâce des brigands, Véronique Ovaldé, Ed. de l'Olivier, 2013






Merci encore à Priceminister pour ce livre !
Voici ma note : 14/20