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jeudi 4 février 2016

Un amour fou

Georges a épousé une femme originale et extraordinaire. Tous les jours, il lui donne un nouveau prénom, tous les jours sont sous le signe de la fête et de l’exubérance. Ils dansent sous le regard émerveillé de leur fils et plus particulièrement sur la chanson Mr Bojangles interprétée par Nina Simons, leur chanson.
Etre le fils de tels parents est à la fois merveilleux et difficile. Entre un père qui est un fabulateur hors pair et une mère qui a sans cesse de nouvelles idées, l’humour et la joie de vivre sont au rendez-vous. Comment expliquer aux gens que l’animal de compagnie de la famille est un oiseau exotique appelé Mademoiselle Superfétatoire et que l’Ordure, le meilleur ami de Georges, est sénateur ?
Vous ne sortirez pas indemne de ce petit bijou de la rentrée d’hiver qui inséré dans un bel écrin aux phrases ciselées et d’une drôlerie incroyable. Vous ne pourrez que vous attacher à cette famille avec qui vous partagerez rires et peines. Une fois que vous aurez fini ce roman, cherchez le morceau et écoutez le en repensant à cette magnifique histoire d’amour.
En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut, Finitude, 2016


vendredi 8 janvier 2016

Etta et Otto

Etta a décidé de partir de sa ferme pour rejoindre la mer avant que sa mémoire ne s'efface totalement. Son périple la mène à travers le Canada sauvage et ses grandes étendues ; elle y rencontre James qui devient son compagnon de route. Otto, quant à lui, est resté à la ferme, seul. Il échange avec Etta une correspondance sans réponse et attend son retour. Russel, lui, n'a pas eu cette patience, il a préféré partir sur les traces d'Etta.
La narration alterne entre Etta et Otto, ainsi que leur correspondance actuelle et passée. Tout le roman est construit ainsi en un aller-retour  permanent entre passé et présent. Cet va-et-vient est aussi celui de la mémoire et de l'absence, du départ et du retour de l'être aimé.
Ce roman est très poétique et extrêmement bien construit. Il y a une atmosphère étrange et intrigante qui s'en dégage.. Je me suis attachée à ces personnages et ces paysages, à cette ambiance si bien qu'une fois le roman terminé, des impressions et des images resurgissent. C'est vraiment un roman à découvrir !
Etta et Otto (Et Russel et James), Emma Hooper, Les Escales, 2015

samedi 24 mai 2014

Revivre

Célia, à la mort de son mari, est devenu propriétaire d'un bel immeuble de Brooklyn qu'elle a rénové elle-même. Elle a choisi chacun de ses locataires avec soin car elle ne veut pas de vague. Elle aspire à sa tranquillité et au respect de son intimité et attend la même chose de leur part. Lorsque George lui propose Hope comme sous-locataire, le temps de son voyage en Europe, elle accepte, introduisant sans le savoir un élément perturbateur dans sa vie si bien orchestrée.
Célia s'est murée en elle-même depuis que son mari est mort d'un cancer. Elle s'est créée une sorte de prison intérieure dans laquelle elle ne fait plus entrer personne et se berce de ses souvenirs avec son mari, précieux trésors qu'elle entretient pour garder en elle une image vivante de ce dernier. Hope, quant à elle, vient de quitter l'homme avec lequel elle a construit sa vie. Blessée, elle entame une liaison destructrice avec un ami d'enfance. Son parcours a un écho intime avec celui de Célia qui baisse la garde et commence à s'intéresser à la vie de ses locataires.
Ayant maintenu si longtemps ses distances avec eux, Célia finit par pénétrer dans leur intimité, à visiter leurs appartements quand ils sortent, à connaître certains secrets. Elle reprend peu à peu goût à l'existence et redécouvre les petits bonheurs de la vie. Elle réalise qu'elle a besoin des autres dans son existence et revient au monde lentement sans pour autant renier ses amours anciennes.
Ce livre magnifique rend un hommage évident à Herman Melville et un autre plus discret à Virginia Woolf. Le cours des pensées de Célia au gré de la journée, de ses activités, des sensations n'est pas sans rappeler un certaine Mrs Dalloway. Amy Grace Lloyd aborde avec profondeur et sans tabou des thèmes comme le deuil, l'amour, le sexe. Elle analyse les sentiments avec finesse avec une écriture très poétique. Je me suis vraiment laissée porter par ce très beau premier roman que je conseille sans réserve.
Le bruit des autres, Amy Grace Loyd, Stock 2014


Un livre que j'ai reçu dans le cadre d'un partenariat entre les éditions Stock et Libfly. Merci beaucoup !

mardi 13 mai 2014

Half-blood blues

Paris 1940. Après un dernier enregistrement sauvé par la bassiste Sid, Hieronymus Falk est arrêté au petit matin dans un café. Cet enregistrement est entré dans la légende du jazz et a rendu Hiero et sa trompette célèbres.
Berlin, 1992. Sid et son ami, le batteur Chip, retournent en Allemagne, pays qu'ils avaient quitté clandestinement au début de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont été invités à assister à la projection d'un documentaire dédié à Falk auquel ils ont participé. Les témoignages s'enchaînent, l'incroyable histoire du jazz des années 30 en Europe défile sous nos yeux jusqu'à ce que Chip dise clairement que Sid a trahi Hiero. Que s'est-il passé durant ces heures sombres ?
Le jazz est partout dans ce roman. Vous êtes pris à la gorge dans une atmosphère enfumée et sombre, comme dans un caveau, et les notes s'égrainent dans votre tête. Quelle réussite ! L'auteur vous convie a un voyage dans l'histoire du jazz, lorsque des jazzmen noir américains venaient jouer en Europe pour avoir un peu plus de reconnaissance, ce qui est le cas de Sid et Chid, originaires de Baltimore. Ils se lient avec Hiero, qui est un Mischling noir, né des amours entre une Allemande et un Sénégalais. Lorsque nous découvrons le groupe, les Hot Time Swingers, les Nazis ont fait interdire le jazz, une musique de dégénérés. Le groupe ne peut plus jouer et les musiciens se terrent sans trop d'espoir...
J'ai beaucoup aimé l'ambiance de ce roman qui raconte l'histoire d'un morceau et d'un artiste qui n'ont jamais existé. Pourtant, la puissance d'évocation de l'auteur est telle que l'on y croit complètement. L'analyse des sentiments et des comportements de chacun est fine. C'est un roman réussi mais il me manque ce petit quelque chose, cette étincelle pour que ce soit un coup de coeur.
3 minutes 33 secondes, Esi Edugyan, Liana Levi, 2103

jeudi 6 février 2014

Get out, you cunting, shitting, little fucking fucker !

Janie Ryan doit faire sa place dans une famille en perpétuelle galère : entre sa mère qui oscille entre l'alcool et des mecs improbables, sa grand-mère accro au bingo et s'occupant uniquement d'elle-même et son oncle toxico et à la ramasse. Elle a pourtant des atouts pour elle : son humour et sa force de caractère qui lui permettent d'affronter un quotidien difficile. Ballottée de centres d'accueil en HLM pourris et beds and breakfast douteux, Janie tente de faire son chemin avec une mère qui l'aime mais qui n'a pas toujours le jugement nécessaire pour se choisir ses compagnons.
Kerry Hudson nous montre, comme Ken Loach, ces gens qui vivent des aides qu'ils perçoivent chaque lundi (tout se paie à la semaine au Royaume-Uni) et dans des conditions terribles. Le plus dur étant de ne pas se laisser entraîner par cette spirale de drogue, d'alcool et de sexe sans lendemain.
Triste, parfois glauque, ce roman n'en est pas pour autant larmoyant et misérabiliste. Comme dans En finir avec Eddy Bellegueule, on suit une famille exclue du système, qui vit des allocations sans un quelconque espoir de s'en sortir. Là encore, une mécanique bien rodée faite de la répétition d'un même schéma est à l'oeuvre : tomber enceinte très jeune, ne pas avoir de qualification, ne pas avoir de relations qui vous permettent de remonter la pente. Dépression, alcool, violence, un cocktail explosif. Pourtant Janie veut en découdre et rompre ce cercle infernal. Dans une langue accrocheuse et imagée, alternant entre humour et rage, elle se débat dans ce chaos d'où sort une énergie et une lumière qui irradie le roman. Kerry Hudson signe un roman décapant, haut en couleurs, qui ne peut pas laisser son lecteur indifférent.
Tony Hogan m'a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, Kerry Hudson, P. Rey, 2014

mercredi 29 janvier 2014

Sociologie de la misère

Eddy est trop féminin. Il se déhanche trop, ses manières et sa façon de parler ne sont pas assez masculins. Pire, il n'aime pas le football.Tout en lui n'est que ce que rejette en bloc sa famille, les gens du village, ses "copains" de l'école. Très tôt passé à tabac au collège, il provoque la honte de son père puisqu'il ne joue pas au foot comme tout le monde mais préfère le théâtre. Réprimé pendant son enfance, il s'insurge contre ses parents, la pauvreté, sa classe sociale, le racisme et la violence.
Avec un regard de sociologue, Edouard Louis montre les valeurs et les comportements de sa famille dans un petit village dans le Nord près d'Amiens. Il faut être un homme, un vrai ; parfois se battre, bien boire pour tromper l'ennui. Les femmes s'arrêtent de travailler si elles gagnent plus que leurs maris, et puis d'ailleurs elles doivent rester à la maison pour s'occuper des gosses. L'avenir paraît bien bouché pour eux : rester à l'école jusqu'à 16 ans (à quoi ça sert au fait ?) pour se faire embaucher après à l'usine. Avoir des enfants à 20 ans, les voir reproduire la violence de leurs parents, se faire jeter de l'usine une fois que celle-ci vous a brisé. La télévision trône au milieu de la pièce, seule ouverture sur le monde parce que personne n'envisage de voyager. Le père d'Eddy parti quelque mois dans le Sud, c'était exceptionnel.
Edouard Louis, qui a consacré un essai à Bourdieu, évoque par le biais de son histoire personnelle la reproduction sociale et la panne du système scolaire dans lequel on ne croit pas. Exception qui confirme la règle, il a refusé ce qui était véhiculé par ses parents et son entourage. Il fait un état des lieux terrifiants où la misère s'accompagne d'une pauvreté affective et intellectuelle, d'un manque de rapports civilisés qui ne peuvent s'exprimer que par la violence. Au fond, même si sa mère l'avait voulu, elle n' aurait pas pu être la dame dont elle rêvait. Une dure mécanique se déploie dont elle ne peut sortir n'y s'échapper. Edouard Louis ne juge pas, il ne fait que constater une situation qui semble inextricable. 
En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis, Seuil, 2014
 

lundi 20 janvier 2014

L'égérie de tout un peuple

Nadia Comaneci a eu un destin exceptionnel, elle qui, a quatorze ans, fascina le monde en pleine Guerre froide par ses records et sa grâce lors des Jeux Olympiques de Montréal en 1976. La narratrice du roman nous invite à découvrir point par point le parcours de la gymnaste, façonnée entre les mains de Belà Kàrolyi puis manipulée par un Etat voulant montrer la toute puissance du communisme tout en contestant la suprématie sportive à l'URSS.
Chaque épisode est contrebalancé par des conversations fictives entre la narratrice et la gymnaste. Les événements peuvent être interprétés différemment selon les gens et les points de vue que l'on adopte : de la réalité à la légende fabriquée par l'Etat, des aptitudes sportives réelles à la discipline de fer imposée par un entraîneur. Malgré son talent et sa rage de vaincre, Nadia Comaneci a été utilisée pour permettre à d'autres de parvenir à leurs fins. Elle s'y est d'ailleurs brûlée les ailes. Parfois manipulée, parfois refusant de noircir sa légende, elle a choisi de mentir par omission.
Ce livre, dont je n'attendais rien, s'est avéré une excellente surprise. Son analyse du sport de haut niveau, du communisme et du destin de Comaneci m'ont beaucoup intéressé.
La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon, Actes Sud, 2014

dimanche 5 janvier 2014

Amour, Bretagne et Rock'nRoll

Maryline, ancien mannequin et son mari William, ex rock star, ont quitté New York avec leur fille pour s'installer sur la côte bretonne dans la maison de famille de Maryline. William et elle se sont refaits une vie et louent des chambres de leur magnifique maison à des hôtes venus des quatre coins du monde. Leur vie s'écoule sans ombre jusqu'à la découverte du cadavre d'une jeune femme en contrebas de leur maison sur la plage. Simon, l'amour de jeunesse de Marilyne, refait surface : il est en charge de l'affaire.
Très bonne surprise que ce petit livre dont le ton enlevé et l'humour sont réjouissants. Les sentiments y sont analysés avec finesse de la crise d'adolescence de Georgia, la fille de Marilyne, aux transports amoureux de sa mère en passant par le détachement de William au désespoir de Herr et à la colère de Simon. Toute une palette de sentiments, d'attitudes y sont brossés. J'aime tout particulièrement le personnage de William, le dandy, aux chansons qui viennent toujours à propos et à l'élégance du coeur.
Mer agitée à très agitée, Sophie Bassignac, J-C Lattès, 2014

vendredi 1 novembre 2013

1075, agent très spécial

1075 est un Agent de sécurité chargé de surveiller les Manifestations à Haut risque que sont les lectures publiques dans un futur proche. les seuls livres en circulation sont des livres officiels classés selon les émotions qu'ils procurent et célébrés par la population à l'occasion de grandes manifestations cathartiques. La dictature en place repose sur ces hommes qui ont la particularité d'être analphabètes et de tout devoir au Service National. Suite à un accident lors d'une manifestation, 1075, le meilleur d'entre eux, se met à douter.
Dans cette société où l'analphabétisme est le meilleur moyen pour s'élever et être modelé comme le pouvoir le veut, ces jeux du cirque littéraires sont un nouveau moyen de capter les citoyens et de les maintenir sous le joug de la dictature. Il ne s'agit pas de pain ni de spectacles violents mais la manifestation du pouvoir des mots et de leur emprise sur les foules. Le peuple doit se laisser submerger par les émotions pour ne pas se poser trop de questions, or, 1075, à l'instar du pompier Montag dans Fahrenheit 451, finit par succomber au tabou ultime.
Avec une économie de moyens et une réflexion intelligente, Cécile Coulon nous propose un joli roman sur la littérature et le pouvoir évocateur des mots. Cette fois encore, je reste un peu sur ma faim. Tout y est, même le style, mais il me manque quelques pages de plus. 
Le rire du grand blessé, Cécile Coulon, Viviane Hamy, 2014

mercredi 16 octobre 2013

Rafael Claramunt et consorts

Maria Cristina Väätonen est devenue un écrivain célèbre en publiant très jeune La vilaine soeur, un roman qui lui a permis de régler ses comptes avec sa famille perdue dans un petit bourg du grand Nord canadien. Elle a laissé derrière elle un père taciturne, une mère déséquilibrée et une soeur jalouse. Alors qu'elle n'a plus aucune relation avec sa mère, cette dernière l'appelle à l'aide et lui demande de récupérer Peeleete, l'enfant de sa soeur Meena.
D'une écriture ciselée, soutenue par une narration originale, oscillant entre humour et gravité, Véronique Ovaldé analyse les racines d'un mal-être et d'une vocation littéraire. La vie de Maria Cristina nous est présentée d'un point de vue extérieur. Le narrateur, sorte de biographe, pèse, ausculte chacune des constantes qui ont fait d'elle la femme et l'écrivain qu'elle est devenue. Cette enquête commence dans sa famille où elle sort traumatisée par un mère bigote et sa culpabilité à l'égard de l'accident de Meena. Elle nous conduit à son départ pour l'université et sa rencontre avec Rafael Claramunt, un écrivain qui devient son amant et son pygmalion, jusqu'à son premier roman et sa nouvelle vie.
Chaque protagoniste est ainsi passé au crible, chaque moment terrible de son existence est passé au peigne fin. Le lecteur sait beaucoup de cette femme discrète qui s'est construite peu à peu, a pris son indépendance et a exorcisé comme elle a pu ses blessures. Tous les personnages ont leur part d'ombre dans ce roman mais ils ne deviennent pas tous des perdants, des plagiaires ou des brigands. D'un côté Judy Garland, personnage mutique, qui a probablement été en maison de redressement (qu'il appelle pudiquement centre sportif) et s'avère être un homme fiable ; de l'autre côté Rafael Claramunt, un authentique mystificateur qui maintient autour de lui l'image et l'aura du grand écrivain qu'il n'est plus.
J'ai aimé ce beau destin de femme et ses personnages atypiques mais le côté artificiel de la construction du roman m'a beaucoup gênée. Je ne suis jamais rentrée vraiment dedans et je me suis parfois même un peu ennuyée. Je reste au final mitigée devant ce magnifique écrin qui enserre une pierre semi-précieuse.
La grâce des brigands, Véronique Ovaldé, Ed. de l'Olivier, 2013






Merci encore à Priceminister pour ce livre !
Voici ma note : 14/20

vendredi 11 octobre 2013

Une ambiance délétère

Holly se réveille tard le matin de Noël. Rien ne va. Le repas n'est pas prêt, son mari part en trombe pour aller chercher ses parents à l'aéroport et sa fille lui fait la tête parce qu'ils n'ont pas ouvert les cadeaux ensemble comme à leur habitude. Sa fille Tatty est une adolescente aimante mais son comportement est étrange ce jour-là. Quelque chose trouble Holly mais elle n'arrive pas à mettre le doigt dessus. Quelque chose qu'elle aurait rapporté de Sibérie, là où elle est allée chercher sa fille Tatiana.
Laura Kasischke signe une narration extrêmement bien construite. La tension montent peu à peu et elle sait vous tenir en haleine jusqu'au dénouement final. Qu'est-ce qui trouble autant Holly ? Que s'est-il passé en Sibérie ? Qu'arrive-t-il à sa fille dont le comporte est si inhabituel ? Tout concoure à créer cette étrange atmosphère : ce blizzard qui s'est levé, cette neige qui tombe, se dépose et s'égraine comme les pensées d'Holly. Cette ambiance duveteuse et éthérée vous entraîne dans une histoire à la lisière de l'inconscient...
Esprit d'hiver, Laura Kasischke, Bourgois, 2013

mercredi 2 octobre 2013

Mères en souffrance

Béatrice est auxiliaire de puériculture. Tous les jours, elle passe dans les chambres des femmes tout juste accouchées. Elle se souvient de sa vie passée lorsqu'elle sillonnait l'Europe avec des musiciens et des travestis et qu'elle dansait tous les soirs. La sédentarité et le manque de liberté lui pèse ainsi que ce milieu hospitalier qu'elle présente comme un univers carcéral qui emprisonne et maltraite les femmes.
Julie Bonnie fait un récit très largement autobiographique de sa vision très sombre de la maternité et de l'accouchement. Seules les femmes en souffrance, contraintes par la société à être de bonnes mères l'intéressent. Dans ce panorama, une femme fait figure d'exception : elle est heureuse. Son bonheur est critiqué par le personnel et ponctué par les commentaires négatifs de Béatrice sur son travail...
Je ne crois pas avoir une vision idéalisée de la maternité, mais trop c'est trop. La dénonciation à charge d'un système et d'une société sans nuances manque sa cible à mon sens. J'ai lu un bien plus beau texte sur le corps féminin et la violence faite aux femmes, il y a quelques années, il s'agit du très beau Qui touche à mon corps, je le tue de Valentine Goby. La forme comme son contenu m'avaient bouleversé et ce texte me paraît beaucoup plus intéressant sur ce thème que le livre de Julie Bonnie.
Chambre 2, Julie Bonnie, Belfond, 2013

vendredi 27 septembre 2013

Trafics post mortem



La fin de la guerre s'approche, les soldats de chaque camp s'observent et attendent. Les gars tiennent le bon bout, on est le 2 novembre 1918, pourquoi risquer de perdre sa vie. Les officiers dont fait partie le lieutenant Aulnay-Pradelle ne l'entendent pas ainsi. Conquérir une côte ou une tranchée supplémentaire, c'est être plus fort à la table des négociations. Le lieutenant y tient d'autant plus que cette lui permet de redorer le blason de sa famille et d'être auréolé de la gloire des héros de guerre. Pour remotiver ses troupes, il leur fait croire que les Allemands ont tué deux de leurs compagnons aux avant-postes alors qu'il tire dans le dos de ces malheureux. Albert a la malchance de découvrir le pot-aux-roses et réchappe de peu à la mort grâce à l'intervention d'Edouard, qui est grièvement blessé.
L'avenir est sombre pour les poilus. Ils ne retrouvent pas leur place dans la société remplacés par d'autres au travail ou trop traumatisés pour vivre normalement Albert, comme d'autres, a perdu son travail de comptable et sa petite amie. Il a également une dette envers Edouard qui reste défiguré par un obus. Quelle vie peut-il mener avec ce trou béant qu'il a à la place de la bouche et de la gorge ? Edouard s'enfonce peu à peu dans la drogue pour combattre sa douleur physique et morale mais une idée voit le jour peu à peu : il va monter une combine incroyable avec Albert qui consiste à vendre des monuments funéraires dédiés aux héros de la guerre.
Aulnay-Pradelle, comme nos deux compères, profite aussi de cet étrange climat pour créer son affaire. Il est chargé par l'Etat de s'occuper des cimetières militaires, de rassembler les corps des soldats morts, de les identifier et de les enterrer décemment. Pierre Lemaitre nous décrit ce chaos incroyable des exhumations funéraires qui occasionna un véritable scandale. 
J'ai suivi avec beaucoup de plaisir les tribulations de ces trois personnages qui présentent chacun une facette de la guerre : un rescapé, une gueule cassée et un soi-disant héros. Leurs motivations, leurs émotions sont très bien décrits. Chacun, par sa propre existence, pose la question de son devenir à un Etat qui veut oublier, masquer les horreurs de la guerre, planquer les vivants encombrants pour glorifier les vertus et les valeurs des disparus. Ce iatus, Pierre Lemaitre, le montre très bien dans les différentes strates de la société française, c'est ce qui rend son livre riche et lui donne une véritable épaisseur.
Au revoir-là-haut, Pierre Lemaitre, Albin Michel, 2013

lundi 16 septembre 2013

La cravate

Taguchi Hiro vient de sortir de chez lui après être resté enfermé deux ans dans sa chambre. Il se rend au parc où il conserve de nombreux souvenirs d'enfance. Assis sur un banc, il observe Ohara Tetsu, un employé qui vient d'être licencié sans oser l'avouer à sa femme. Tous les jours, il fait semblant d'aller au bureau et passe ses journées dans le parc. Chacun s'observe, s'apprivoise et finit par se dévoiler.
Le jeune homme comme l'homme mûr ont vécu des drames personnels. Ils se délivrent de leur douleur en en parlant à un quelqu'un qui est tout à fait à même de comprendre. Le style de l'auteur est très épuré, voire minimaliste à l'image de la littérature nippone. Elle aborde des thèmes difficiles tels que le suicide, la mort d'un enfant, le désintérêt pour la vie professionnelle avec délicatesse et en les restituant toujours par rapport au contexte de la société japonaise qui rejette la différence.
Connaissant quelque peu la société japonaise, je n'ai pas été particulièrement surprise par le déroulement de l'histoire qui est cependant fort bien menée et se termine par une lueur d'espoir. A ceux qui voudrait connaître davantage sur le Japon, ce court roman est vous éclairera très bien.
La cravate, Milena Michiko Flasar, Ed. de l'Olivier, 2013

mardi 10 septembre 2013

Red Hook

Un soir d'été, Val et June, deux adolescentes habitant le quartier de Red Hook, à Brooklyn, décident de se balader un canot pneumatique le long de l'East River, inconscientes du danger. Le lendemain matin, Val est retrouvée par Jonathan, professeur de musique du collège tandis que June reste introuvable. Les habitants du quartier s'intéressent peu à peu à ce fait divers...
Ivy Pochoda évoque l'atmosphère particulière de Red Hook où de nombreuses communautés se côtoient. Les zones résidentielles jouxtent des quartiers pauvres voire des friches industrielles. Cette évocation ne m'a pas touchée, à plus forte raison après l'excellent Triburbia sur le quartier de Tribeca. Quant au suspens que certains ont évoqué dans leur critique, je le cherche. L'histoire est particulièrement linéaire et simple. Une fois présenté tous les protagonistes, vous avez une idée assez claire de ce qui a pu se passer. Je n'ai lu que la moitié du roman, ma lecture était poussive et j'ai décidé de m'arrêter. J'ai regardé le dernier chapitre pour vérifier mon hypothèse de départ qui s'est avéré confirmée et a conforté ma première impression. Je n'ai pas été sensible à l'atmosphère de ce livre ni à ses personnages qui ne sont pas assez incarnés à mes yeux.
L'autre côté des docks, Ivy Pochoda, Liana Levi, 2013

 
Prix Page America 2013

mercredi 4 septembre 2013

Lolita, où es-tu ?

David Lamb rend visite à son père peu de temps avant de l'enterrer. Son mariage part à la dérive, la société qu'il a créée avec son associé ne l'intéresse plus ainsi que sa jeune maîtresse Linnie. Alors qu'il traîne son mal être sur un parking paumé, il croise Tommie, une gamine de 11 ans que ses copines poussent à aborder. La confiance de Tommie, ainsi que ses taches de rousseur, séduisent Lamb qui va l'entraîner dans un long voyage à travers les Etats-Unis, au fin fond des plaines du Middle West.
Présenté comme un nouveau Lolita par les éditeurs, je suis navrée de dire que ce n'est pas le cas. Lamb n'est pas Humbert Humbert et Tommie n'est certainement pas Lolita. Le personnage de Tommie n'a pas la même épaisseur ni la même profondeur que celui de Lolita. Les rapports de force et les enjeux de leur relation ne sont pas les mêmes. Lamb est un très habile manipulateur. Il persuade toujours Linnie et Tommie à faire ce qu'il veut ce qui le rend extrêmement dangereux. Tout au long du livre, la petite fille tente de rentrer chez elle mais elle est toujours retenue d'une manière ou d'une autre par Lamb. 
Plus on avance dans le roman plus il tente de choses. La scène du bain est significative de son pouvoir de persuasion et des doutes qui assaillent l'enfant sur les actes et les attouchements de cet adulte sur elle. Tommie est sauvée grâce à l'arrivée inopinée de Linnie dans la cabane où elle est seule avec Lamb. Ce dernier reporte ses pulsions sexuelles sur la jeune femme sauvant l'enfant d'un drame qui paraissait inéluctable.
Le pouvoir et la domination d'un adulte sur un enfant : c'est ainsi que l'on pourrait résumer ce livre malsain. Il montre les mécanismes psychologiques mis en place par le manipulateur pour obtenir ce qu'il veut. Pour le reste, vous pouvez passer votre chemin et lire le bien plus intéressant Lolita de Nabokov.
Lamb, Bonnie Nazdam, Fayard, 2013


Prix Page America 2013

jeudi 29 août 2013

Des destins chaotiques

Montréal 1996. Grace, psychologue, rencontre Tug dans des circonstances étranges. Alors qu'elle skie, elle tombe sur ce qu'elle pense être une branche et s'avère être Tug qui vient de tenter de se suicider. Attirée par ce bel homme brisé, elle ne tient pas compte de toutes les mises en garde qu'elle distille pourtant à ses patients.
New York 2002. Annie, une ancienne patiente de Grace, est comédienne. Très mal dans sa peau, elle se tailladait le ventre. Lorsque, adolescente, elle tombe enceinte et décide d'avorter, seule Grace est dans la confidence. Quelques années plus tard, elle se retrouve face à Hillary, une adolescente, fugueuse et enceinte.
Montréal 2006. Mitch, ex mari de Grace et lui-même psychologue, a refait sa vie avec Martine et son fils Mathieu, atteint du syndrome d'Asperger. Cette relation est dans l'impasse et il subit un grave échec professionnel avec le suicide de Reeves Thomasie, un jeune inuit qui a perdu sa mère et sa soeur. L'âme en morceaux, il découvre par hasard que Grace a eu un accident de voiture et qu'elle a une petite fille qui s'appelle Sarah.
Le lecteur suit ces trois histoires, à trois époques différentes, avec ces trois personnages qui sont unis par ce même mal être et cette incapacité à retrouver le désir de vivre. Patients ou psychologues, ils ne sont pas épargnés par la vie. Leurs choix, leurs échecs pèsent lourdement dans la balance. Ce roman est assez dur mais assez réussi. 
Inside, Alix Ohlin, Gallimard, 2013


Prix Page America 2013

dimanche 18 août 2013

Les heures sombres de l'Apartheid

Sam Leroux revient en Afrique du Sud, son pays natal, pour faire l'autobiographie de Clare Wald, un écrivain célèbre, qui a su se faire publier et échapper à la censure tout en critiquant le régime de l'Apartheid. Pourtant Sam et Clare semblent se connaître et attendent des réponses l'un de l'autre. Un véritable bras-de-fer s'engage entre eux entre les faux semblants et les non-dits. Que savent-ils de ce passé qui pèse si lourdement sur leur pays ?
La construction de ce roman est assez déroutante de prime abord. Elle oblige le lecteur à démêler l'écheveau des aux travers des différents chapitres : ceux où Sam parle de lui ; ceux où Clare parle d'elle-même et reconstitue les derniers jours précédant la disparition de sa fille Laura ; ceux appelés Absolution, du nom du prochain roman très autobiographique de Clare ; enfin ceux qui ont des repères chronologiques et nous donnent des éléments factuels sur l'histoire de Sam.
Clare Wald est en quête d'absolution pour ce qu'elle a fait. Elle s'estime responsable de la mort de sa soeur Nora et de son mari, un membre important du parti soutenant l'Apartheid. Fut-elle à l'origine de leur assassinat ou celui-ci était-il déjà prémédité ? Elle ne le saura jamais. Laura, sa fille, est l'autre fantôme qui la hante puisqu'elle s'est engagée dans la lutte armée contre l'Apartheid et qu'elle n'en est jamais revenue. Clare s'en veut d'avoir été une mauvaise mère et surtout de ne pas savoir ce qu'il est advenu de sa fille.
Je n'effleure que certains aspects de cette histoire terrifiante qui connaît de nombreux rebondissements dont Sam détient les clefs. Patrick Flanery nous invite à plonger dans les heures sombres de l'Afrique du Sud. Entre la censure et la lutte armée, il dresse un panorama terrible du pays avant la démocratie mais aussi après. Sam et Clare vivent dans des getthos de riches blancs qui sont des cibles privilégiés  puisqu'ils détiennent encore la majeure partie des richesses. La population noire occupe encore des emplois subalternes et  même si une nouvelle classe moyenne émerge, beaucoup reste en marge, ce qui explique les nombreuses manifestations qui ont eu lieu ces dernières années et les flambées de violence.
J'ai trouvé ce livre intéressant avec cette construction qui multiplie les points de vue et interroge les questions de vérité, de censure et de fiction en littérature. Il y a cependant quelques longueurs et la seconde partie du roman est un peu plus faible compte tenu de l'ambition littéraire du projet. Ce livre ne prend toute sa dimension que si vous lui accorder du temps : le démarrage de l'intrigue est long et le système de chapitres assez déroutant. Sur cinq lectrices dans le cadre du prix Page America, je suis la seule à l'avoir terminé mais je ne l'ai pas regretté !
Absolution, Patrick Flanery, R. Laffont, 2013

 
Prix Page America 2013

mardi 6 août 2013

Un microcosme new yorkais

Tribeca, quartier de New York, avait attiré des artistes, des entrepreneurs cherchant des locaux à louer à bas prix. Ils ont chassé des gens qui travaillaient au noir et ont rénové des immeubles entiers. Ces bobos se sont faits une vie dans ce quartier et se trouvent à leur tour colonisés par la bourgeoisie branchée de la ville.
Presque tous les matins, des pères se retrouvent pour prendre leur petit-déjeuner après avoir déposé leurs enfants à l'école. Ils représentent tous une facette de cette tribu urbaine qui s'est installée dans le quartier. Loosers fantastiques, businessmen accomplis, ils dévoilent leurs aspirations et leurs faiblesses au cours des chapitres du roman. Chaque chapitre parle de l'un d'eux ou d'un membre de sa famille. Peu à peu se tissent des histoires et des liens entre chacun.
C'est une peinture satirique de cette communauté que nous présente l'auteur. Cette micro-société tente de se positionner face aux valeurs de la société américaine : il faut être impitoyable pour survivre et ce dès l'école. La ségrégation se fait par le physique et par l'argent. Les ascensions comme les chutes sont spectaculaires. Ces fortunes qui se sont créées autour de l'inflation immobilière s'écroulent après 2008 et le crack boursier. L'amitié entre ces pères se délitent bien vite lorsqu'ils quittent le quartier pour trouver un nouvel Eldorado. 
Critique fine de ce microcosme new yorkais et plus généralement de la société américaine, ce livre décrit un monde très hiérarchisé et étanche où l'ascenseur social est en panne. J'ai beaucoup aimé ce livre féroce qui nous montre les accros faits au rêve américain.
Triburbia, Karl Taro Greenfeld, Philippe Rey, 2013

 Prix Page America 2013

Le livre pour lequel j'ai voté !

jeudi 1 août 2013

Un prédateur tapi dans l'ombre



Un soir, Freddy frappe à la porte de Martha Rebernack. On vient de le libérer de prison et il n'a pas d'autre endroit où aller. Martha, sa cousine, refuse de l'accueillir chez elle. Elle le considère toujours comme un prédateur dangereux. N'a-t-il pas purgé 15 ans de prison pour le viol de la petite Sonia ? Martha craint pour sa fille Clémence et fait tout pour l'éloigner de lui sans y parvenir. Freddy, quant à lui, n'aspire qu'à une vie tranquille et se tient à carreau. 
L'angoisse de Martha nous étreint et ne cesse de monter peu à peu grâce au beau travail narratif de l'auteur. Martha, folle d'inquiétude, s'ouvre au notaire, Maître Montussaint, un ami de son mari, qui s'avère être également un habile menteur.
Ce roman, plutôt réussi du point de vue de l'écriture, s'effrite assez vite. Nous n'avons pas besoin du titre pour nous douter que le personnage du notaire est tout sauf clair. Même s'il n'apparaît que vers le milieu de l'histoire, l'effet d'attente ne rachète pas une intrigue somme toute assez convenue. Avec de telles qualités d'écriture, j'aurais aimé quelque chose de plus consistant.
Un notaire peu ordinaire, Yves Ravey, Ed. de Minuit, 2013