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dimanche 10 avril 2016

Catharsis

Dans l’Antiquité, le théâtre avait une vertu cathartique ; il permettait aux spectateurs de se libérer de leurs passions en regardant les drames qui se déroulaient devant eux. Luz a vécu un véritable cauchemar le 7 janvier 2015. Ces amis et collègues sont tombés sous les balles de deux terroristes. Afin de pouvoir continuer à dessiner, de reprendre goût à la vie, il entreprend ce travail qui montre ses angoisses, ses peurs et ses cauchemars. Les silhouettes des deux terroristes reviennent dans les planches, ainsi que le bruit de la cadence infernale des fusils d’assaut.
Il brosse des moments de vie avec sa compagne dont le soutien est indéfectible, des moments de solitude avec ses gardes du corps ou des passants, des moments de blues. Pourtant, l’humour est toujours là, corrosif parfois. Le caricaturiste, l’observateur n’est jamais loin. Son trait est incroyablement vivant et évocateur. Luz se trouve sous les projecteurs, il s’en serait bien passé. Il s’en tire parce qu’il est en retard, c’est le jour de son anniversaire, il traîne avec sa compagne. Il rend un bel hommage à ses camarades et décide de se tourner résolument vers la vie.
Catharsis, Luz, Futuropolis, 2015




Merci à PriceMinister de m'avoir fait découvrir ce titre !

mercredi 30 mars 2016

Pulp et peps

Tout commence par une victoire au tennis. Antoine remporte la finale face à Erik sous les yeux de leurs pères. Ces derniers semblent se connaître et ne pas s’apprécier. Cette journée d’été 1967 est le point de départ d’événements qui vont bouleverser son existence et sur lesquels il s’interroge vingt ans plus tard et qu’il relate dans un roman. Va-t-il enfin trouver les réponses aux questions qui le hantent ?
Thierry Smolderen, l’excellent scénariste de Ghost money, nous propose une intrigue haletante et diablement efficace avec un coté rétro assumé. Il fait référence à la bande dessinée de l’époque que ce soit le magazine Pilote ou les fumetti italiens. L’ombre de  Diabolik, sorte de Fantomas italien et personnage de bande dessinée célèbre, plâne sur l’album. De nombreux clins d’oeil y sont glissés comme le nom de la ville où se situe l’intrigue qui rappelle le lieu des aventures du malfrat.
Alexandre Clérisse de son côté s’est inspiré des années 60 qu’il restitue tant du point de vue des intérieurs ou des vêtements. Il propose des planches de toute beauté aux couleurs acidulées mêlant la culture populaire des pulps ou la sulfureuse Emmanuelle à des références artistiques et des artistes célèbres comme Warhol ou Mondrian. Sa mise en page est souvent audacieuse, proposant des représentations en 2D des intérieurs dans lesquels se déplacent les personnages.
Au final, un vrai bonheur tant sur les plans graphique que scénaristique si bien que j’ai très envie de découvrir leur première collaboration Souvenirs de l’empire de l’atome.
L'été Diabolik, Smolderen & Clerisse, Dargaud, 2016

jeudi 4 février 2016

Un amour fou

Georges a épousé une femme originale et extraordinaire. Tous les jours, il lui donne un nouveau prénom, tous les jours sont sous le signe de la fête et de l’exubérance. Ils dansent sous le regard émerveillé de leur fils et plus particulièrement sur la chanson Mr Bojangles interprétée par Nina Simons, leur chanson.
Etre le fils de tels parents est à la fois merveilleux et difficile. Entre un père qui est un fabulateur hors pair et une mère qui a sans cesse de nouvelles idées, l’humour et la joie de vivre sont au rendez-vous. Comment expliquer aux gens que l’animal de compagnie de la famille est un oiseau exotique appelé Mademoiselle Superfétatoire et que l’Ordure, le meilleur ami de Georges, est sénateur ?
Vous ne sortirez pas indemne de ce petit bijou de la rentrée d’hiver qui inséré dans un bel écrin aux phrases ciselées et d’une drôlerie incroyable. Vous ne pourrez que vous attacher à cette famille avec qui vous partagerez rires et peines. Une fois que vous aurez fini ce roman, cherchez le morceau et écoutez le en repensant à cette magnifique histoire d’amour.
En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut, Finitude, 2016


dimanche 24 janvier 2016

Connaissez-vous le jeu de capateros ?

Pascal, professeur de lettres, part pour les grandes vacances d’été dans un petit coin perdu au fin fond de la vallée de Chantebrie. Dans ses bagages, des livres bien sûr, et une lycéenne Margaux, qui cherche à se planquer. Dans le hameau de Rambarane, ils n’ont qu’un seul voisin, Florin, un homme bien étrange. Suite à un accident survenu durant son enfance, Florin n’éprouve plus de sentiments. Dépourvu d’émotions, il perd peu à peu la mémoire à long terme qui associe les souvenirs aux moments heureux. Sur les conseils d’un neurologue, il va se mettre à collecter des cailloux sur les lieux où il a vécu un bon moment liant le toucher à la mémoire. Dans sa maison, il conserve des bocaux pour chaque année de sa vie et des trésors d’histoires et d’anecdotes.
Après la formidable Fractale des raviolis, Pierre Raufast revient avec un roman encore plus réussi. Centré autour de trois personnages, il tisse ses formidables histoires mêlant faits divers et fantaisie débridée. Ce livre plus apaisé, centré sur la mémoire, est aussi très poétique. Je me régale toujours autant avec cet auteur qui a un véritable talent de conteur et qu’il faut lire sans modération.
La variante chilienne, Pierre Raufast, Alma éditeur, 2015

Merci à PriceMinister pour cette nouvelle édition des Matchs de la Rentrée Littéraire !

#MRL15 #PriceMinister

vendredi 30 octobre 2015

Night film

La jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné. Tous les éléments tendent à confirmer son suicide. Pourtant, le journaliste d’investigation Scott McGrath reprend l’enquête car d’étranges circonstances entourent le décès de la fille du légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova. Cet homme auquel de nombreux fans vouent un véritable culte ne s’est pas montré depuis plus de 30 ans. Il est également responsable de la destruction de la carrière de McGrath qui s’était un peu trop intéressé à lui. Entre vengeance et fascination, McGrath n’en a pas fini avec le cas Cordova.
Cet excellent thriller vous emporte dans une enquête passionnante et plonge dans les profondeurs de l’âme humaine. Nourrit de documents créés de toute pièce et qui donne corps à cet homme exceptionnel qu’est Cordova, le roman s’inscrit dans une grande tradition cinématographique. De nombreux réalisateurs viennent à l’esprit pendant la lecture du roman ainsi que certains romans. L’écriture, très visuelle, ainsi que les documents qui nourrissent le roman, rendent vivant voire cinématographique cet époustouflant roman dont il me faut taire l’intrigue pour lui en laisser toute la saveur.
Intérieur nuit, Marisha Pessl, Gallimard, 2015

lundi 5 octobre 2015

1992 : émeutes à Los Angeles

Le 29 avril 1992, les quatre policiers ayant battu à mort Rodney King sont acquittés. A la suite de cette nouvelle, des émeutes vont éclater à Los Angeles et durer 6 jours mettant la ville à feu et à sang. Dans le quartier de Lynwood, dominé par le gang latino de Big Fate, Ernesto Vera est battu à mort parce qu’il a le malheur d’être le frère d’un des membres de ce gang. Sa mort est le point de départ de toute une série d’événements qui s’inscrit dans le chaos ambiant.
Roman choral, chaque protagoniste prend en charge le récit. Ils évoquent leur histoire, leurs motivations profondes, leurs amours. Membres de gang, graffeur, pompier, infirmière, tous nous parlent d’un Los Angeles bien éloigné du rêve américain où la guérilla urbaine est la norme non l’exception.
J’ai été autant happé par ce milieu des Chicanos avec ses codes et ses valeurs que lorsque j’ai découvert la série Sur écoute qui parle des gangs de la drogue dans les quartiers ouest de Baltimore. D’ailleurs, Ryan Gattis, comme les scénaristes de la série, s’attache à nous présenter ces gangs avec un regard d’anthropologue urbain, ce qui est manifeste lorsqu’il parle du street art qu’il pratique lui-même.
Ce roman coup de poing extrêmement réussi et très habilement construit se lit d’une traite et vous tient en haleine jusqu’au bout. C’est une des grosses claques de cette rentrée.
Six jours, Ryan Gattis, Fayard, 2015

jeudi 1 janvier 2015

Shotgun Lovesongs

Quatre amis d'enfance se retrouvent à Little Wing pour le mariage de l'un d'entre eux. Contrairement aux autres, Hank est toujours resté là. Il a repris la ferme de son père et s'est marié avec Beth avec laquelle il a eu deux beaux enfants. Lee, quant à lui, est devenu une rock star célèbre. Entre les tournées et les enregistrements de ses albums, il vient se ressourcer auprès de ces amis et sur cette terre qu'il chérit. Ronny a eu aussi son heure de gloire lorsqu'il était champion de rodéo. Après un accident cérébral, il fait l'objet de toute l'attention de ses copains. Kip, lui, était un courtier en banque. De l'argent, il savait en ramasser à la pelle pourtant il fait le pari de revenir, de redynamiser l'économie locale et de rénover le vieux complexe de la fabrique.
Tour à tour, les quatre amis et Beth, la femme de Hank, prennent la parole, se remémorant leurs vieux souvenirs et racontant aussi leur présent. Ce système narratif permet d'éclairer les relations des personnages entre eux, de mieux comprendre leurs désirs, leurs interrogations. Quatre amis, quatre mariages ponctuent cette histoire attachante. A travers eux, Nickolas Butler décortique le sentiment d'appartenance ainsi que les liens puissants qui se tissent durant l'enfance. Cette amitié, si facile à donner enfant, nécessite des efforts et des attentions constantes lorsque l'on devient adulte. Le ton est juste, on s'attache à cette bande de copains qu'on n'a pas envie de quitter. En arrière-plan, Nickolas Butler signe un portrait poétique et nostalgique du Wisconsin, à l'instar des écrivains américains des grands espaces. Il décrit la beauté de la nature et de sa faune, ces hommes qui cultivent une terre en s'appauvrissant et en s'isolant de plus en plus, leurs villes devenant des villes fantômes.
Voici une belle surprise de cette rentrée littéraire que je découvre avec un peu de retard et qui inaugure une nouvelle année pleine de découverte.  
Retour à Little Wing, Nickolas Butler, Autrement, 2014

Je remercie PriceMinister de m'avoir envoyé ce roman dans le cadre des Matchs de la Rentrée littéraire 2014. Très enthousiaste, je lui attribue un 18/20.

 

mercredi 3 septembre 2014

Fractale ?

Une épouse maintes fois trompée décide de tuer son marie en l’empoisonnant avec son plat préféré : les raviolis. Son plan est mûrement réfléchi, il est infaillible… Et pourtant va-t-il pouvoir être mis à exécution ? 
C’est ce que vous saurez à la fin de ce roman dont les histoires gigognes s’emboîtent les unes dans les autres au point qu’on en oublierait nos raviolis. Oui, mais pas l’auteur ! Avec une imagination débordante non dépourvue d’humour (très noir parfois), il passe de personnages en personnages avec habileté et referme les unes après les autres ces histoires et les questions en suspens. Si une dernière : que veut dire le mot fractale ? Vous le saurez à la fin du livre…
La fractale des raviolis, Pierre Raufast, Alma éditeur, 2014

samedi 24 mai 2014

Revivre

Célia, à la mort de son mari, est devenu propriétaire d'un bel immeuble de Brooklyn qu'elle a rénové elle-même. Elle a choisi chacun de ses locataires avec soin car elle ne veut pas de vague. Elle aspire à sa tranquillité et au respect de son intimité et attend la même chose de leur part. Lorsque George lui propose Hope comme sous-locataire, le temps de son voyage en Europe, elle accepte, introduisant sans le savoir un élément perturbateur dans sa vie si bien orchestrée.
Célia s'est murée en elle-même depuis que son mari est mort d'un cancer. Elle s'est créée une sorte de prison intérieure dans laquelle elle ne fait plus entrer personne et se berce de ses souvenirs avec son mari, précieux trésors qu'elle entretient pour garder en elle une image vivante de ce dernier. Hope, quant à elle, vient de quitter l'homme avec lequel elle a construit sa vie. Blessée, elle entame une liaison destructrice avec un ami d'enfance. Son parcours a un écho intime avec celui de Célia qui baisse la garde et commence à s'intéresser à la vie de ses locataires.
Ayant maintenu si longtemps ses distances avec eux, Célia finit par pénétrer dans leur intimité, à visiter leurs appartements quand ils sortent, à connaître certains secrets. Elle reprend peu à peu goût à l'existence et redécouvre les petits bonheurs de la vie. Elle réalise qu'elle a besoin des autres dans son existence et revient au monde lentement sans pour autant renier ses amours anciennes.
Ce livre magnifique rend un hommage évident à Herman Melville et un autre plus discret à Virginia Woolf. Le cours des pensées de Célia au gré de la journée, de ses activités, des sensations n'est pas sans rappeler un certaine Mrs Dalloway. Amy Grace Lloyd aborde avec profondeur et sans tabou des thèmes comme le deuil, l'amour, le sexe. Elle analyse les sentiments avec finesse avec une écriture très poétique. Je me suis vraiment laissée porter par ce très beau premier roman que je conseille sans réserve.
Le bruit des autres, Amy Grace Loyd, Stock 2014


Un livre que j'ai reçu dans le cadre d'un partenariat entre les éditions Stock et Libfly. Merci beaucoup !

mercredi 2 avril 2014

Sages comme des images ?

Léo vient de rompre avec Tim pour Aurélien. Ils font tous partis de l'élite puisqu'ils font leurs études au lycée Henri IV. Dans un avenir proche, ils seront ingénieur, médecin ou avocat. Sages comme des images ? Pas vraiment. Même s'ils sont soumis à une pression scolaire peu commune, ils ont aussi des problèmes d'adolescents. Alors, quand Tim, pour se venger, envoie une vidéo très intime de Léo à tout le monde, amis, profs, parents, lycéens, que peut-il se passer ?
Le livre aborde intelligemment la question des réseaux sociaux et ce que peut impliquer une vidéo compromettante. Au-delà de sa réputation, ce qui inquiète le plus Léo, c'est l'après, lorsqu'elle sera amenée à chercher du travail. Ces adolescents, issus de milieux très aisés, ne sont pas comme les autres. Les nouveaux venus ou ceux qui ont de meilleurs résultats sont de futurs concurrents pour l'avenir. 
Il est difficile de faire sa place dans ce monde étrange. La narratrice, qui vient d'un milieu modeste, s'est liée au collège avec Léo et sa soeur jumelle Iseult. Sa fascination pour Léo est telle qu'elle délaisse celle qui pourrait être une véritable amie, Iseult. Ce ne sont pas seulement les nouveaux médias qui sont en question dans ce roman mais bien la question de l'image et des apparences.
C'est à une longue descente aux enfers à laquelle on assiste aussi impuissant que  la narratrice au cours d'une journée, qui tient lieu d'unité de temps au sein d'un lycée qui devient le lieu de la tragédie. La narratrice se remémore des événements, des conversations marquantes. Peu à peu, les pièces du puzzle se mettent en place mais la prise de conscience est trop tardive.
Ce livre est vraiment percutant et juste. Dans notre monde contemporain où les images sont omniprésentes, nous choisissons de nous laisser bercer et aveugler par elles, de préférer les faux-semblants aux relations qui pourraient être fortes et avoir du sens.
Comme des images, Clémentine Beauvais, Sarbacane, 2014

jeudi 13 février 2014

Maggot moon

Standish vit seul avec son grand-père depuis que ses parents ont fui la répression de la Patrie. Isolés en Zone 7, celle des impurs, ils rencontrent Hector et sa famille exilés là pour de sombres raisons. Standish et Hector deviennent amis. Ils rêvent de sévader sur une planète inventée par Standish : Juniper. Standish a de l'imagination, beaucoup même, c'est ce qui le fait tenir dans cette société totalitaire. Inadapté, certes, mais pas stupide, Standish se rend compte de ce qui se passe. S'il rêve de s'envoler vers Juniper, la Patrie, elle, veut envoyer des cosmonautes sur la lune afin de manifester sa suprématie technique et d'écraser les autres nations. 
Le livre est construit autour de nombreux retours en arrière qui nous permettent de comprendre le monde dans lequel vit Standish. Les chapitres sont courts et évoque un événement ou une anecdote. Quelques inventions de langage sont les bienvenus dans la bouche de Standish, qui est profondément dyslexique. Elles apportent un peu de poésie dans cette univers oppressant. Dénonciation, délation, pureté de la race, police omniprésente, contrôle des médias, il n'y a plus aucun espace de liberté. 
La conquête de l'espace a été un des conflits à distance entre les blocs soviétiques et occidentaux durant la Guerre froide. Elle sert de toile de fond à l'intrigue, à n'en pas douter. Cependant, sachant que l'intrigue se situe dans une Grande-Bretagne alternative en 1956, je ne serais pas surprise qu'il y ait également une référence à l'univers de V pour Vendetta. En tout cas, ce livre est une dénonciation intelligente du totalitarisme et il est également un bel éloge de la différence.
Une planète dans la tête, Sally Gardner, Galllimard Jeunesse, 2013

jeudi 6 février 2014

Get out, you cunting, shitting, little fucking fucker !

Janie Ryan doit faire sa place dans une famille en perpétuelle galère : entre sa mère qui oscille entre l'alcool et des mecs improbables, sa grand-mère accro au bingo et s'occupant uniquement d'elle-même et son oncle toxico et à la ramasse. Elle a pourtant des atouts pour elle : son humour et sa force de caractère qui lui permettent d'affronter un quotidien difficile. Ballottée de centres d'accueil en HLM pourris et beds and breakfast douteux, Janie tente de faire son chemin avec une mère qui l'aime mais qui n'a pas toujours le jugement nécessaire pour se choisir ses compagnons.
Kerry Hudson nous montre, comme Ken Loach, ces gens qui vivent des aides qu'ils perçoivent chaque lundi (tout se paie à la semaine au Royaume-Uni) et dans des conditions terribles. Le plus dur étant de ne pas se laisser entraîner par cette spirale de drogue, d'alcool et de sexe sans lendemain.
Triste, parfois glauque, ce roman n'en est pas pour autant larmoyant et misérabiliste. Comme dans En finir avec Eddy Bellegueule, on suit une famille exclue du système, qui vit des allocations sans un quelconque espoir de s'en sortir. Là encore, une mécanique bien rodée faite de la répétition d'un même schéma est à l'oeuvre : tomber enceinte très jeune, ne pas avoir de qualification, ne pas avoir de relations qui vous permettent de remonter la pente. Dépression, alcool, violence, un cocktail explosif. Pourtant Janie veut en découdre et rompre ce cercle infernal. Dans une langue accrocheuse et imagée, alternant entre humour et rage, elle se débat dans ce chaos d'où sort une énergie et une lumière qui irradie le roman. Kerry Hudson signe un roman décapant, haut en couleurs, qui ne peut pas laisser son lecteur indifférent.
Tony Hogan m'a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, Kerry Hudson, P. Rey, 2014

mercredi 29 janvier 2014

Sociologie de la misère

Eddy est trop féminin. Il se déhanche trop, ses manières et sa façon de parler ne sont pas assez masculins. Pire, il n'aime pas le football.Tout en lui n'est que ce que rejette en bloc sa famille, les gens du village, ses "copains" de l'école. Très tôt passé à tabac au collège, il provoque la honte de son père puisqu'il ne joue pas au foot comme tout le monde mais préfère le théâtre. Réprimé pendant son enfance, il s'insurge contre ses parents, la pauvreté, sa classe sociale, le racisme et la violence.
Avec un regard de sociologue, Edouard Louis montre les valeurs et les comportements de sa famille dans un petit village dans le Nord près d'Amiens. Il faut être un homme, un vrai ; parfois se battre, bien boire pour tromper l'ennui. Les femmes s'arrêtent de travailler si elles gagnent plus que leurs maris, et puis d'ailleurs elles doivent rester à la maison pour s'occuper des gosses. L'avenir paraît bien bouché pour eux : rester à l'école jusqu'à 16 ans (à quoi ça sert au fait ?) pour se faire embaucher après à l'usine. Avoir des enfants à 20 ans, les voir reproduire la violence de leurs parents, se faire jeter de l'usine une fois que celle-ci vous a brisé. La télévision trône au milieu de la pièce, seule ouverture sur le monde parce que personne n'envisage de voyager. Le père d'Eddy parti quelque mois dans le Sud, c'était exceptionnel.
Edouard Louis, qui a consacré un essai à Bourdieu, évoque par le biais de son histoire personnelle la reproduction sociale et la panne du système scolaire dans lequel on ne croit pas. Exception qui confirme la règle, il a refusé ce qui était véhiculé par ses parents et son entourage. Il fait un état des lieux terrifiants où la misère s'accompagne d'une pauvreté affective et intellectuelle, d'un manque de rapports civilisés qui ne peuvent s'exprimer que par la violence. Au fond, même si sa mère l'avait voulu, elle n' aurait pas pu être la dame dont elle rêvait. Une dure mécanique se déploie dont elle ne peut sortir n'y s'échapper. Edouard Louis ne juge pas, il ne fait que constater une situation qui semble inextricable. 
En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis, Seuil, 2014
 

lundi 20 janvier 2014

L'égérie de tout un peuple

Nadia Comaneci a eu un destin exceptionnel, elle qui, a quatorze ans, fascina le monde en pleine Guerre froide par ses records et sa grâce lors des Jeux Olympiques de Montréal en 1976. La narratrice du roman nous invite à découvrir point par point le parcours de la gymnaste, façonnée entre les mains de Belà Kàrolyi puis manipulée par un Etat voulant montrer la toute puissance du communisme tout en contestant la suprématie sportive à l'URSS.
Chaque épisode est contrebalancé par des conversations fictives entre la narratrice et la gymnaste. Les événements peuvent être interprétés différemment selon les gens et les points de vue que l'on adopte : de la réalité à la légende fabriquée par l'Etat, des aptitudes sportives réelles à la discipline de fer imposée par un entraîneur. Malgré son talent et sa rage de vaincre, Nadia Comaneci a été utilisée pour permettre à d'autres de parvenir à leurs fins. Elle s'y est d'ailleurs brûlée les ailes. Parfois manipulée, parfois refusant de noircir sa légende, elle a choisi de mentir par omission.
Ce livre, dont je n'attendais rien, s'est avéré une excellente surprise. Son analyse du sport de haut niveau, du communisme et du destin de Comaneci m'ont beaucoup intéressé.
La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon, Actes Sud, 2014

vendredi 25 octobre 2013

Le Liban en plein coeur

Georges, militant d'extrême gauche, rencontre Sam un juif de Salonique, qui a échappé au régime des colonels. Une amitié se tisse entre les deux hommes et lorsque Sam tombe gravement malade, il fait promettre à Georges de monter l'Antigone de Jean Anouilh au Liban avec des comédiens de toutes les confessions et de tous les camps. Georges ne peut pas lui dire non. Délaissant sa femme et sa fille, il part à Beyrouth en ce début d'année 1982.
A son arrivée à Beyrouth, Georges va rencontrer chacun des comédiens. Il fait tout ce qu'il peut pour lever les difficultés, les réticences afin que tous puissent se retrouver pour quelques jours de répétitions et pour une unique représentation dans un ancien cinéma au coeur des combats. Au fur et à mesure de ses rencontres, Georges découvre les différentes interprétations que font les comédiens du texte en fonction de leur culture, leur religion ou leurs sentiments.
Pris entre ses convictions et les horreurs de la guerre, Georges tente malgré tout de mener à bien ce projet magnifique et utopique. Il ne s'agit plus d'afficher des convictions loin du terrain des opérations mais de les confronter à la réalité, au quotidien de ceux qui souffrent et qui ont tous de bonnes raisons de se défendre.
Sorj Chalandon nous embarque avec lui trente ans en arrière dans le feu et le sang des combats alors qu'il était reporter de guerre. Il recrée avec précision odeurs, images, bruits et nous précipite dans l'enfer de la guerre. J'en suis restée retournée. Il m'a fallu un peu de temps pour me remettre de ce livre mais c'est la marque des grands bouquins.
Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Grasset, 2013

vendredi 27 septembre 2013

Trafics post mortem



La fin de la guerre s'approche, les soldats de chaque camp s'observent et attendent. Les gars tiennent le bon bout, on est le 2 novembre 1918, pourquoi risquer de perdre sa vie. Les officiers dont fait partie le lieutenant Aulnay-Pradelle ne l'entendent pas ainsi. Conquérir une côte ou une tranchée supplémentaire, c'est être plus fort à la table des négociations. Le lieutenant y tient d'autant plus que cette lui permet de redorer le blason de sa famille et d'être auréolé de la gloire des héros de guerre. Pour remotiver ses troupes, il leur fait croire que les Allemands ont tué deux de leurs compagnons aux avant-postes alors qu'il tire dans le dos de ces malheureux. Albert a la malchance de découvrir le pot-aux-roses et réchappe de peu à la mort grâce à l'intervention d'Edouard, qui est grièvement blessé.
L'avenir est sombre pour les poilus. Ils ne retrouvent pas leur place dans la société remplacés par d'autres au travail ou trop traumatisés pour vivre normalement Albert, comme d'autres, a perdu son travail de comptable et sa petite amie. Il a également une dette envers Edouard qui reste défiguré par un obus. Quelle vie peut-il mener avec ce trou béant qu'il a à la place de la bouche et de la gorge ? Edouard s'enfonce peu à peu dans la drogue pour combattre sa douleur physique et morale mais une idée voit le jour peu à peu : il va monter une combine incroyable avec Albert qui consiste à vendre des monuments funéraires dédiés aux héros de la guerre.
Aulnay-Pradelle, comme nos deux compères, profite aussi de cet étrange climat pour créer son affaire. Il est chargé par l'Etat de s'occuper des cimetières militaires, de rassembler les corps des soldats morts, de les identifier et de les enterrer décemment. Pierre Lemaitre nous décrit ce chaos incroyable des exhumations funéraires qui occasionna un véritable scandale. 
J'ai suivi avec beaucoup de plaisir les tribulations de ces trois personnages qui présentent chacun une facette de la guerre : un rescapé, une gueule cassée et un soi-disant héros. Leurs motivations, leurs émotions sont très bien décrits. Chacun, par sa propre existence, pose la question de son devenir à un Etat qui veut oublier, masquer les horreurs de la guerre, planquer les vivants encombrants pour glorifier les vertus et les valeurs des disparus. Ce iatus, Pierre Lemaitre, le montre très bien dans les différentes strates de la société française, c'est ce qui rend son livre riche et lui donne une véritable épaisseur.
Au revoir-là-haut, Pierre Lemaitre, Albin Michel, 2013

mardi 6 août 2013

Un microcosme new yorkais

Tribeca, quartier de New York, avait attiré des artistes, des entrepreneurs cherchant des locaux à louer à bas prix. Ils ont chassé des gens qui travaillaient au noir et ont rénové des immeubles entiers. Ces bobos se sont faits une vie dans ce quartier et se trouvent à leur tour colonisés par la bourgeoisie branchée de la ville.
Presque tous les matins, des pères se retrouvent pour prendre leur petit-déjeuner après avoir déposé leurs enfants à l'école. Ils représentent tous une facette de cette tribu urbaine qui s'est installée dans le quartier. Loosers fantastiques, businessmen accomplis, ils dévoilent leurs aspirations et leurs faiblesses au cours des chapitres du roman. Chaque chapitre parle de l'un d'eux ou d'un membre de sa famille. Peu à peu se tissent des histoires et des liens entre chacun.
C'est une peinture satirique de cette communauté que nous présente l'auteur. Cette micro-société tente de se positionner face aux valeurs de la société américaine : il faut être impitoyable pour survivre et ce dès l'école. La ségrégation se fait par le physique et par l'argent. Les ascensions comme les chutes sont spectaculaires. Ces fortunes qui se sont créées autour de l'inflation immobilière s'écroulent après 2008 et le crack boursier. L'amitié entre ces pères se délitent bien vite lorsqu'ils quittent le quartier pour trouver un nouvel Eldorado. 
Critique fine de ce microcosme new yorkais et plus généralement de la société américaine, ce livre décrit un monde très hiérarchisé et étanche où l'ascenseur social est en panne. J'ai beaucoup aimé ce livre féroce qui nous montre les accros faits au rêve américain.
Triburbia, Karl Taro Greenfeld, Philippe Rey, 2013

 Prix Page America 2013

Le livre pour lequel j'ai voté !

samedi 27 juillet 2013

Orphelins recherchent parents

Siméon, Morgane et Venise ont été abandonnés par leur père. Seuls avec leur mère, ils se retrouvent placés en foyer après son suicide. La fratrie Morlevent jure de tout faire pour ne pas être séparée. Georges Morlevent s'était déjà marié auparavant, il avait reconnu Josiane, la fille de sa première femme, et était parti avant la naissance de Barthélémy, son fils. Tous deux pourraient accueillir les enfants et devenir leur tuteur légal. Si Josiane semble être la candidate idéale, elle se présente pour de mauvaises raisons, tandis que Bart, si charmant soit-il, est complètement irresponsable.
Siméon, à 14 ans, est en terminale. Surdoué, il fait de son mieux pour protéger ses soeurs. Morgane est tout aussi brillante que lui. Tous deux ne sont pas très beaux comparés à Venise, une adorable petite fille de 5 ans, craquante et spontanée. C'est sur elle que Josiane, en mal d'enfant, jette son dévolue. Elle veut bien l'adopter mais que faire du reste de la fratrie ?
Bart, quant à lui, ne veut pas s'encombrer de problèmes. Il aime la vie, draguer les mecs et surtout en faire le minimum. Il n'est pas un bon candidat pour récupérer la tutelle mais sa bonne humeur, ses conneries le rendent charmant et désarmant. Les enfants l'adorent mais est-il capable de les prendre en charge ? Un drame va sceller ses liens avec eux.
Ce livre est vraiment formidable. Tous les personnages y sont bien campés. Marie-Aude Murail réussit le tour de force de traiter de nombreux thèmes de société en 200 pages. Un livre dense, profond et drôle. En témoigne ce fameux Oh, boy ! qui ponctue toutes les situations où Bart est confronté à un nouveau problème.
Oh, boy !, Marie-Aude Murail, Ecole des Loisirs, 2010

lundi 22 juillet 2013

C'est ma vie !


Louis Feyrières doit faire son stage de 3e et ne sait pas à quoi postuler. Sa grand-mère lui propose de dire un mot à Maïté, la patronne d'un salon de coiffure. Elle qui a été boulangère trouve normal que son petit-fils essaie  un métier manuel, ce qui n'est pas du tout du goût de son gendre, un chirurgien qui s'est fait à la force du poignet et qui ne voit dans ce type de métiers qu'une voie de garage pour analphabètes...
Louis n'aime pas l'école et ne souhaite pas suivre la voie royale tracée par son père. L'univers de la coiffure est un choc : il aime le travail et le contact avec la clientèle. Très vite, la coiffure devient une obsession au point qu'il sèche l'école et qu'il ment à ses parents. La réalité le rattrape assez vite. Le principal du collège lui propose un contrat moral : il s'engage à aller à l'école et Maïté accepte de le former les mercredis et samedis. Le seul à ne pas connaître cet arrangement secret, c'est son père. Confronté au conformisme bourgeois dans lequel son père veut l'enfermer, Louis sait ce qu'il veut et avance à sa façon en dehors des sentiers battus. Les études ne font pas tout. Pourquoi s'enferrer dans une voie alors même que l'on peut trouver bonheur et épanouissement ailleurs ? 
J'ai vraiment beaucoup aimé ce roman pour sa justesse de ton et cette manière qu'à Marie-Aude Murail de démonter les clichés et les idées reçues avec humour.

mercredi 17 juillet 2013

Des bleus à l'âme

Anna, en disant adieu à Guillaume, évoque un annuaire des morts avec les coordonnées de ceux qui nous ont quittés. Cette référence fait resurgir des souvenirs. Guillaume se retrouve submergé par son ancienne histoire d'amour avec Sylvie, surnommée Bulle. Bulle, Guillaume l'a rencontrée à l'hôpital où il se fait soigner pour une fracture. Elle est atteinte de leucémie et se trouve enfermée dans une pièce aseptisée. Guillaume en tombe amoureux au premier regard. Il lui rend visite chaque jour et passe ses nuits au téléphone avec elle.
Ses parents s'en inquiètent, tentent de le raisonner car il se consume de l'intérieur. Il finit par leur céder  ainsi qu'à Bulle, qui un soir lui dit des mots très durs, comme si elle voulait précipiter leur rupture. Sylvie meurt sans que Guillaume soit à ses côtés et il ne se le pardonne pas. Ce très beau texte, à la fois histoire d'amour et de deuil, parle de la difficulté de vivre avec ses souvenirs et de ne pas se laisser emprisonner par eux. Il y a de belles envolées poétiques et certains passages m'ont beaucoup émue.
J'ai suivi la ligne bleue, Christine Féret-Fleury, Le Rouergue, 2005