mardi 9 avril 2013

Kibboutz

Le kibboutz Yikhat est une petite communauté où tout se sait. Les couples se font et se défont malgré la morale et le qu'en dira-t-on. Certains membres ont plus de retenue et préfèrent taire leurs sentiments plutôt que de les exprimer car dans cette communauté régie par des idéaux marxistes,les tâches sont partagées et où les décisions sont prises ensemble, on est au final bien seul.
Ces petites histoires sont bien cruelles. Les aspirations des uns sont parfois en butte aux règles du kibboutz, les espoirs des autres bafoués par un proche ou leur propre femme. Rien n'est simple dans cette société conçue pour vivre en autarcie, le souhait d'un individu ne correspondant pas aux choix du groupe est systématiquement repoussé. Cette société qui veut s'ériger en modèle se heurte à ses propres idéaux. Ce n'est pas par hasard que la dernière nouvelle traite de l'espéranto. Ce rêve d'une langue unique, qui n'a pu rassembler les peuples comme au temps de Babel, marque symboliquement la crise des valeurs du kibboutz.
Amos Oz entremêle avec un art consommé les destinées de quelques personnages : les personnages principaux des nouvelles deviennent des personnages secondaires dans les autres et font le lien entre tous les textes. Avec une économie de moyens, il fait de très beaux portraits montrant la nature humaine dans ce qu'elle a de plus mesquin ou de plus émouvant. A l'aube de sa vie, son regard est sans concession. J'avais découvert Amos Oz, il y a quelques années, et je suis toujours admirative de son travail.
Entre amis, Amos Oz, Gallimard, 2013

lundi 1 avril 2013

Carpe diem

Bràs de Oliva Domingo travaille pour un journal dans lequel il rédige la rubrique nécrologique. Il relate les vies des personnes disparues, ce qui ont fait d'elles des êtres uniques pour leurs proches. Il remarque cependant qu'on oublie bien souvent l'essentiel et que ce sont des événements marquants qui nous le rappelle. Le soir de ses 32 ans, alors qu'il prend un café dans un bar avant la cérémonie qui va consacrer son père comme un des plus grands écrivains du Brésil, sa vie va basculer.
Nous allons retrouver Bràs à différents âges de sa vie, revivre avec lui tous les moments décisifs de son existence : ses vacances en famille, son voyage avec son meilleur ami, sa rencontre avec la femme de sa vie, la naissance de son fils etc. Chacun de ces instants sont comme de nouvelles étapes qui le rendent plus fort et lui permettent d'arpenter le chemin de la vie. 

Or la vie de Bràs, comme celle de tout être vivant, n'est qu'une succession de miracles. Bràs a échappé de peu à la mort dès la naissance après une panne de courant générale empêchant toute réanimation de cet enfant qui ne poussait pas son premier cri. Chaque tournant de la vie peut être fatal, c'est ce que nous montre Fabio Moon et son frère Gabriel Bà. A des âges différents, Bràs aurait pu mourir par accident plutôt que de poursuivre sa vie. Nous frôlons la mort à chaque instant ; elle est d'ailleurs la fin inéluctable de chacune de nos existences.
Cette longue méditation sur la mort est un formidable hymne à la vie. Il faut vivre sa vie au jour le jour, en profiter pleinement et se donner les moyens de réaliser ses rêves. Ce travail magnifique, entrepris de 2008 à 2010, m'a vraiment ému. Le dessin superbe, la mise en page réussi, la profondeur et la cohérence de la narration font que ce roman graphique vous émerveille durant sa lecture et vous laisse songeur une fois refermé. Magnifique  !
Daytripper, au jour le jour, Fabio Moon et Gabriel Bà, Urban Comics Vertigo, 2012



 



 
Merci à Juan-Luis de PriceMinister ainsi qu'aux deux blogs partenaires.
Ma note : 18/20


 

jeudi 28 mars 2013

Les derniers jours de la classe ouvrière

Benassa, leader syndical de l'usine de câbles Supercavi, est un dur à cuire. Il a été de tous les combats, n'a jamais abandonné la lutte mais l'Italie change et l'unité des syndicats ainsi que les idéaux révolutionnaires s'effritent peu à peu. Benassa est las, il se souvient des grands moments de l'histoire de l'usine. Lorsque le responsable des ressources humaines lui demande de passer le voir, il ne refuse pas. Ce dernier va alors lui faire une proposition surprenante.
Très largement autobiographique, ce livre brosse un portrait du mouvement ouvrier italien des années 60 aux années 90. Des victoires pour le respect de l'ouvrier et de ses conditions de travail, en passant par les salaires, la lutte prend un tournant dans les années 80 lorsque les ouvriers doivent avant tout sauver leur outil de travail.
Pennacchi rend hommage à ces hommes qu'il a connus, au travail qu'il a fait durant des années sur ces machines monstrueuses. On sent son émotion à la description de ce quotidien et de ces luttes. Pourtant son constat est sans appel : la classe ouvrière est en voie d'extinction (il la compare à un mammouth, une espèce qui a fini par disparaître) tant sur le plan numérique, politique que culturel. Il rappelle la place de l'homme et du travail dans cette économie folle où l'humain laisse de plus en plus la place aux machines. Les descriptions sont parfois un peu techniques mais il y a une vraie chaleur humaine dans ce récit ; c'est ce que j'en retiens.
Mammouth, Antonio Pennacchi, Liana Levi, 2013

samedi 23 mars 2013

Tsunami intérieur

Romane, en déplacement professionnel en Thaïlande, réchappe miraculeusement du tsunami de 2004. Elle découvre le corps d'une Belge qui lui ressemble beaucoup dans la forêt où les eaux l'ont emportée. Elle décide alors de prendre le passeport et l'identité de cette femme.
Le tsunami est le drame qui lui donne le choix et l'opportunité de tout recommencer. Romane avait privilégié jusque là sa carrière au détriment de sa famille. Ses liens avec sa fille et son mari s'étaient distendus. Entre sa fille qui la rejette et ce mari qu'elle trompe parce que l'amour n'est plus présent, Romane décide de réaliser son rêve : s'installer en Australie. C'est son voyage que nous suivons, des bars de prostitués de Bangkok au cargo traversant l'océan qui la mène jusqu'en Australie. 
Ce livre, bien rythmé, mêle aventure et quête personnelle pour notre plus grand plaisir. Seul bémol, la fin qui, aussi séduisante soit-elle, aurait mérité d'être plus développée car elle arrive un peu comme un cheveu sur la soupe...
Lame de fond, Cécilia Dutter, Albin Michel, 2012

mardi 19 mars 2013

La fin d'une époque

La fermeture de la presse-librairie familiale marque la fin d'une époque. La mère de l'auteur, commerçante émérite, avait rebondi suite à la fermeture d'une première boutique de prêt-à-porter. Elle avait mis toute son énergie et son savoir-faire pour propulser cette librairie au rang de commerce incontournable de sa petite ville. Les années passant, il devient de plus en plus difficile de la maintenir à flot et les difficultés de trésorerie s'accumulent. La lecture fait moins recette mais ce sont globalement les petits commerces des centres urbains qui peinent à survivre. La librairie ferme, c'est inéluctable, et entraîne la retraite de la mère.
Très bien écrit et très bel hommage de l'auteur à sa mère qui semble ne pouvoir communiquer qu'au travers de ce magasin qui était toute sa vie. Lui-même dit tout ce qu'il n'a pu lui dire, ce qui en fait de ce livre un récit très personnel. Je regrette le côté parfois froid et technocratique de Ludovic Zèkian qui analyse la disparition des petits commerces du haut de son piédestal à Bercy. Je m'attendais à une réflexion sur la librairie mais le livre porte davantage sur le commerce et la vente que sur le produit. Sympathique mais je n'en garderai pas un souvenir impérissable.
Rideau !, Ludovic Zèkian, Phébus, 2013