lundi 19 novembre 2012

La spirale infernale du capitalisme

Les Clare, anciens armateurs anglais, fondent une fabrique de savon à Boston en 1830. Cette dernière prospère et s'agrandit malgré les aléas pour devenir une multinationale toute puissante à la fin du XXe siècle.
Laura Bodey, divorcée et mère de deux enfants, travaille comme agent immobilier à Lacewood, le fief de Clare Inc. Sa vie bascule lorsqu'à la suite d'une opération, elle apprend qu'elle est atteinte d'un cancer en 1998.
Richard Powers se livre à une analyse fascinante de l'évolution du capitalisme en en démontant les rouages et les cheminements qui ont fait d'une petite firme familiale une société anonyme internationale. Il explique les flexions et les choix qu'ont fait les entrepreneurs au regard de l'histoire économique et politique du pays. La gamme des produits ne fait que croître au cours des années ; le savon laisse place aux produits de beauté, aux détergents puis aux désherbants. Dans cette quête constante de la réduction des coûts et de l'augmentation des volumes de production, les présidents n'ont de cesse de recycler et tout réutiliser, de développer de nouvelles technologies, d'augmenter l'efficacité du travail de leurs salariés. Ces procédés sont soutenus par l'apparition de la publicité et du marketing. Arrive le moment où les besoins du consommateur sont satisfaits, il faut lui en créer de nouveau pour maintenir la production et les inciter à consommer davantage. La multinationale évolue au cours du temps et prend des virages nécessaires mais elle n'est pas aussi transparente qu'elle voudrait le faire croire.
Cette démonstration glaçante a pour contrepoint l'histoire personnelle de Laura qui lutte contre son cancer, contre les médecins et les assurances ainsi que contre la firme qui est à l'origine de sa maladie. Le livre est construit de telle manière que plus la société se développe et gagne en puissance, plus Laura décline et souffre. Son regard sur les gens et les événements change. Elle se rapproche de ses enfants, se laisse aider par son ex mari. L'argent n'est pas tout mais il est nécessaire. Pour assurer l'avenir de ses enfants, Laura décide de rejoindre les particuliers malades qui ont intenté un procès à Clare.
nonçant la société de consommation et le libéralisme avec intelligence, Richard Powers nous contraint à nous poser de vrais questions en tant que consommateur et acteur d'un système qui peut se retourner contre nous.
Gains, Richard Powers, 2012, Le Cherche Midi

 



Je tiens à remercier Oliver et Price Minister pour ce livre.  
Ma note : 17/20

jeudi 11 octobre 2012

Le génie : un don ou une malédiction ?

Anna Roth, documentaliste, est chargée par l'université de Princeton de récupérer les archives de Kurt Gödel, un grand mathématicien du XXe siècle, auprès de sa veuve acariâtre Adèle. Profitant de la situation, Adèle oblige Anna venir la voir, et de fil en aiguille, des liens se tissent entre elles. Le récit alterne leurs rencontres et l'histoire d'Adèle et son mari. Nous remontons le temps, de la Vienne des années 30 à l'Anschluss, puis la fuite éperdue pour rallier les Etats-Unis et l'installation à Princeton. C'est là que les Gödel vont rencontrer et se lier aux grands scientifiques de l'époque : Einstein, Oppenheimer et Pauli.
Cet homme brillant, qui a vingt-cinq ans est l'auteur du Théorème d'incomplétude, est aussi paranoïaque et anorexique. Adèle choisit de devenir sa compagne, son infirmière et son soutien inébranlable dans les épreuves aux prix de nombreux sacrifices.
Un livre très intéressant qui retrace un destin personnel, celui de Kurt Gödel, mais qui évoque également la diaspora des intellectuels et des chercheurs fuyant l'Europe en guerre pour rejoindre  les Etats-Unis. Seul bémol, c'est que le livre s'enlise un peu sur la fin. Trop de discussions théoriques finissent par nuire au rythme de l'ensemble.
La Déesse des petites victoires, Y. Grannec, A. Carrière, 2012

vendredi 5 octobre 2012

Désenchantement

Joseph Kaplan, né à Prague en 1910, quitte son pays pour devenir médecin biologiste à l'Institut Pasteur. Son premier poste est à Alger où il échappe de peu aux premières rafles de juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. Après la guerre, il rentre dans son pays, devient député communiste et soutient l'instauration du régime en Tchécoslovaquie. Il déchante vite et voit son meilleur ami accusé de trahison et son pays se fermer. Comme il est le seul spécialiste des maladies infectieuses africaines, le gouvernement lui demande de prendre en charge un patient peu ordinaire : Ernesto Guevara. Ce dernier revient de son périple africain amoindri et rongé par le paludisme.
Jean-Michel Guenassia est un grand conteur qui nous livre une très belle fresque historique. De Paris à Alger, en passant par Prague, il sait vous réserver des surprises jusqu'à la fin de votre lecture. Le titre, un peu trompeur, ne se justifie que vers le dernier tiers du roman. Il ne prend sa signification, que si l'on considère que le Che demeure pour ses admirateurs la figure d'un communisme non dévoyé, ce qui est bien éloigné du quotidien de Jospeh et de sa famille. Ce dernier voit s'effondrer le Mur sans regret et ne peut que constater que cet idéal, qu'il avait lui aussi défendu, n'a fait qu'engendrer la pire des dictatures
A ceux qui avaient aimé Le Club des Incorrigibles optimistes, vous apprécierez le clin d'oeil de l'écrivain qui nous permet de renouer avec des personnages et de créer des passerelles entre les deux romans.
La vie rêvée d'Ernesto G., J.-M. Guenassia, Albin Michel, 2012

vendredi 28 septembre 2012

Ici se dresse un homme

Frank Money est revenu de la guerre de Corée et tente de retrouver une vie stable auprès de Lily qu'il a rencontrée dans une blanchisserie. Lily ne peut rien faire devant son manque de volonté et le laisse partir sans regret lorsqu'il reçoit une lettre l'informant que sa soeur est au plus mal. Frank traverse tout les Etats-Unis pour retrouver son foyer enorgie et sauver sa soeur.
La narration alterne passé et présent pour nous brosser une grande fresque familiale et historique. Toni Morrison reprend les thèmes qui lui sont chers dans un récit concis, intense et très poétique. Elle évoque le racisme et la ségrégation, la lutte des noirs pour être reconnu comme des êtres humains à part entière. Son ton est juste, ses images si belles et si fortes qu'elles vous restent en tête.
Home ce sont les blessures de l'enfance auxquelles s'ajoutent celles de la vie. C'est aussi ce besoin profond pour Frank et Cee de retrouver leur foyer, se reconstruire et retrouver leur dignité d'homme.
Home, Toni Morrison, C. Bourgois, 2012

lundi 24 septembre 2012

Les fantômes de la guerre de Sécession

Caroline du Nord. Travis Shelton, 17 ans, a laissé tomber l'école et travaille avec son père dans l'exploitation de tabac. s qu'il a un peu de temps, il part pêcher la truite. Lors d'une de ces expéditions, il découvre un champ de cannabis dissimulé dans les terres. Travis vole quelques plans mais son larcin ne passe pas inaperçu et le père Toomey lui en fait cruellement payer le prix.
Cet incident est comme un électrochoc pour Travis. Il quitte la ferme et se réfugie chez Léonard, un ancien professeur devenu dealer. Léonard, en quête de rédemption, le prend sous son aile et l'aide à reprendre ses études. Tous deux vont s'entraider et se passionner pour une ancienne tragédie locale : le massacre de Laurel Shelton, pendant la guerre de Sécession, où les ancêtres de Travis furent tués par les Confédérés.
Ron Rash nous offre des descriptions splendides des Appalaches. La beauté et la sauvagerie de la nature a pour contrepoint celle des hommes. Pendant la guerre de Sécession, comme aujourd'hui, ils  sont durs et violents. Ce roman initiatique, noir et sans complaisance, dresse un tableau saisissant des oubliés du rêve américain. Dans cette ambiance de plomb brille une petite lueur d'espoir : la volonté d'exister envers et contre tout.
Le monde à l'endroit, Ron Rash, Seuil, 2012