samedi 11 juin 2011

Un roman noir gothique

Adamsberg et Danglard sont invités à Londres pour suivre un colloque professionnel. Rien de bien passionnant pour le commissaire surtout si on ne comprend pas un traître mot d'anglais et que l'on dépend de son adjoint pour toute forme de communication verbale. C'était sans compter une visite surprise dans le fameux cimetière de Highgate où dix-sept pieds d'hommes et de femmes fraîchement décongelés et pourvus de chaussures de fabrication française et serbe sont déposés devant l'entrée...
Fred Vargas s'intéresse beaucoup aux mécanismes des peurs collectives. Elle avait abordé par le passé la bête monstrueuse, la peste, et cette fois-ci, elle s'attaque au mythe du vampire dans son berceau d'origine les Balkans. Les croyances ancestrales et les peurs qu'elles engendrent sont à l'origine des meurtres sanglants auxquels sont confrontés la brigade. Ce côté anthropologique est un des aspects de l'oeuvre de Vargas qui m'intéresse le plus, d'autant qu'elle parvient à l'insérer et à l'utiliser habilement dans le cadre de la fiction. Clin d'oeil réussi à Bram Stocker !
Un lieu incertain, Fred Vargas, Viviane Hamy, 2008

jeudi 9 juin 2011

Une jeunesse désenchantée

Une bande de copains, qui s'est formée à l'université, se retrouve de temps en temps pour une session de musique en studio. Tous ont du mal à s'insérer dans la vie active : entre le chômage, les petits boulots mal payés ou les emplois stables mais contraignants, aucun d'eux ne s'y retrouve au fond. 
En proie au doute, une question lancinante revient : est-il encore temps de réaliser ses rêves ou faut-il finalement rentrer dans le rang ? D'autant qu'il faut faire face aux  réalités du quotidien mais aussi aux drames qui peuvent survenir là où on les attend le moins. Le temps d'un court instant nous partageons les joies, les peines et les peurs de cette bande de copains, mais la vie reprend ses droits et leur chemin se séparent. Une page se tourne.
Le dessin très réaliste et expressif d'Asano rend les personnages plus proches. L'émotion affleure tout au long de son récit et rend Meiko et ses amis très attachants. Il dépeint avec talent une jeunesse qui se cherche et à laquelle  beaucoup pourront s'identifier.
Solanin, T.1 et T.2, Asano Inio, Kana, 2007-2008

jeudi 2 juin 2011

La fontaine de jouvence

Tout commence par une de ces intuitions dont le commissaire Adamsberg a le secret : pourquoi des hommes, qui viennent d'être proprement égorgés suite à un probable règlement de compte entre dealers, ont-ils de la terre sous les doigts ? Qui a bien pu les engager pour ouvrir et refermer discrètement une tombe sans rien prendre au premier abord ? Tels sont les premiers éléments de cette nouvelle intrigue dont les fils sont ténus et pourtant savamment entrelacés. 
Plus que jamais  le roman fleurte avec le fantastique sans pour autant verser dans l'irréalisme le plus total. Fred Vargas, tel un funambule, reste sur son fil et ne le perd pas. Jamais avare de nouveaux personnages, elle introduit celui du lieutenant Veyrenc de Bilhc qui a la fâcheuse habitude de ne s'exprimer qu'en alexandrins ! Les jeux avec les mots et avec notre langue sont encore au rendez-vous. Un bon cru !
Dans les bois éternels, Fred Vargas, Viviane Hamy, 2006

mercredi 1 juin 2011

L'émergence d'une conscience nouvelle

En 1979, les gallinacés atteignent un nouveau niveau de conscience les rendant capables de penser et de s'exprimer pour le plus grand désarroi de l'humanité. De nos jours, Jake Gallo traîne son spleen ne sachant pas vraiment ce qu'il veut faire de sa vie. Son père Elmer, qui vient de décéder, lui lègue son journal intime dans lequel il raconte son éveil à la conscience et la difficile cohabitation avec les humains.
Conte violent et tragique, le récit de Gerry Alanguilan traite de la ségrégation et du racisme. Du jour au lendemain, ceux qui étaient parqués et élevés pour être consommés deviennent des êtres avec qui il faut compter. Les massacres et les humiliations au nom de la supériorité d'un peuple sur un autre sont dénoncés par l'absurde et avec un dessin précis et réaliste. C'est une lecture étonnante et décapante, qui peut être un contrepoint intéressant à Maus de Spiegelman.
 Elmer, Gerry Alanguilan, Ed. ça et là, 2010

lundi 30 mai 2011

Science sans conscience n'est que ruine de l'âme

Après de brillantes études en chimie, Fritz Haber aspire  aux honneurs et à une grande carrière universitaire. Cependant les embûches sont nombreuses et les déceptions cuisantes pour un juif allemand en cette fin du XIXe siècle. Haber est un être tourmenté par son ambition, son désir d'intégration dans la société allemande et sa judaité qu'il ne peut renier. Autant d'éléments qui éclaire cette biographie d'un prix Nobel de chimie, récompensé pour ses travaux sur les premiers engrais chimiques mais qui est également le père de la guerre chimique moderne. 
Le travail de Vandermeulen est impressionnant à plus d'un titre. Il nous montre un Fritz Haber, confronté aux paradoxes d'une époque, qui exhorte au sentiment national (puisque l'Allemagne s'est fédérée depuis peu) et qui voit le développement du mouvement sioniste ainsi que la montée de l'antisémitisme. L'auteur illustre son propos de nombreuses références littéraires, toujours très pertinentes et introduit au cours du récit comme un leitmotiv Siegfried le grand héros germanique du Ring de Wagner. La mise en page rappelle les films muets avec ces cartons de dialogue insérés dans les cases. Quant au rendu graphique, il est superbe. Vandermeulen maîtrise parfaitement le lavis en sépia auquel il ajoute de l'eau de Javel afin de donner à ses images très réalistes un aspect flou. L'entreprise est passionnante et j'ai hâte d'en lire la suite.
L'esprit du temps, Fritz Haber T.1, David Vandermeulen, Delcourt, 2011