dimanche 10 avril 2016

Catharsis

Dans l’Antiquité, le théâtre avait une vertu cathartique ; il permettait aux spectateurs de se libérer de leurs passions en regardant les drames qui se déroulaient devant eux. Luz a vécu un véritable cauchemar le 7 janvier 2015. Ces amis et collègues sont tombés sous les balles de deux terroristes. Afin de pouvoir continuer à dessiner, de reprendre goût à la vie, il entreprend ce travail qui montre ses angoisses, ses peurs et ses cauchemars. Les silhouettes des deux terroristes reviennent dans les planches, ainsi que le bruit de la cadence infernale des fusils d’assaut.
Il brosse des moments de vie avec sa compagne dont le soutien est indéfectible, des moments de solitude avec ses gardes du corps ou des passants, des moments de blues. Pourtant, l’humour est toujours là, corrosif parfois. Le caricaturiste, l’observateur n’est jamais loin. Son trait est incroyablement vivant et évocateur. Luz se trouve sous les projecteurs, il s’en serait bien passé. Il s’en tire parce qu’il est en retard, c’est le jour de son anniversaire, il traîne avec sa compagne. Il rend un bel hommage à ses camarades et décide de se tourner résolument vers la vie.
Catharsis, Luz, Futuropolis, 2015




Merci à PriceMinister de m'avoir fait découvrir ce titre !

mercredi 30 mars 2016

Pulp et peps

Tout commence par une victoire au tennis. Antoine remporte la finale face à Erik sous les yeux de leurs pères. Ces derniers semblent se connaître et ne pas s’apprécier. Cette journée d’été 1967 est le point de départ d’événements qui vont bouleverser son existence et sur lesquels il s’interroge vingt ans plus tard et qu’il relate dans un roman. Va-t-il enfin trouver les réponses aux questions qui le hantent ?
Thierry Smolderen, l’excellent scénariste de Ghost money, nous propose une intrigue haletante et diablement efficace avec un coté rétro assumé. Il fait référence à la bande dessinée de l’époque que ce soit le magazine Pilote ou les fumetti italiens. L’ombre de  Diabolik, sorte de Fantomas italien et personnage de bande dessinée célèbre, plâne sur l’album. De nombreux clins d’oeil y sont glissés comme le nom de la ville où se situe l’intrigue qui rappelle le lieu des aventures du malfrat.
Alexandre Clérisse de son côté s’est inspiré des années 60 qu’il restitue tant du point de vue des intérieurs ou des vêtements. Il propose des planches de toute beauté aux couleurs acidulées mêlant la culture populaire des pulps ou la sulfureuse Emmanuelle à des références artistiques et des artistes célèbres comme Warhol ou Mondrian. Sa mise en page est souvent audacieuse, proposant des représentations en 2D des intérieurs dans lesquels se déplacent les personnages.
Au final, un vrai bonheur tant sur les plans graphique que scénaristique si bien que j’ai très envie de découvrir leur première collaboration Souvenirs de l’empire de l’atome.
L'été Diabolik, Smolderen & Clerisse, Dargaud, 2016

jeudi 4 février 2016

Un amour fou

Georges a épousé une femme originale et extraordinaire. Tous les jours, il lui donne un nouveau prénom, tous les jours sont sous le signe de la fête et de l’exubérance. Ils dansent sous le regard émerveillé de leur fils et plus particulièrement sur la chanson Mr Bojangles interprétée par Nina Simons, leur chanson.
Etre le fils de tels parents est à la fois merveilleux et difficile. Entre un père qui est un fabulateur hors pair et une mère qui a sans cesse de nouvelles idées, l’humour et la joie de vivre sont au rendez-vous. Comment expliquer aux gens que l’animal de compagnie de la famille est un oiseau exotique appelé Mademoiselle Superfétatoire et que l’Ordure, le meilleur ami de Georges, est sénateur ?
Vous ne sortirez pas indemne de ce petit bijou de la rentrée d’hiver qui inséré dans un bel écrin aux phrases ciselées et d’une drôlerie incroyable. Vous ne pourrez que vous attacher à cette famille avec qui vous partagerez rires et peines. Une fois que vous aurez fini ce roman, cherchez le morceau et écoutez le en repensant à cette magnifique histoire d’amour.
En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut, Finitude, 2016


dimanche 24 janvier 2016

Connaissez-vous le jeu de capateros ?

Pascal, professeur de lettres, part pour les grandes vacances d’été dans un petit coin perdu au fin fond de la vallée de Chantebrie. Dans ses bagages, des livres bien sûr, et une lycéenne Margaux, qui cherche à se planquer. Dans le hameau de Rambarane, ils n’ont qu’un seul voisin, Florin, un homme bien étrange. Suite à un accident survenu durant son enfance, Florin n’éprouve plus de sentiments. Dépourvu d’émotions, il perd peu à peu la mémoire à long terme qui associe les souvenirs aux moments heureux. Sur les conseils d’un neurologue, il va se mettre à collecter des cailloux sur les lieux où il a vécu un bon moment liant le toucher à la mémoire. Dans sa maison, il conserve des bocaux pour chaque année de sa vie et des trésors d’histoires et d’anecdotes.
Après la formidable Fractale des raviolis, Pierre Raufast revient avec un roman encore plus réussi. Centré autour de trois personnages, il tisse ses formidables histoires mêlant faits divers et fantaisie débridée. Ce livre plus apaisé, centré sur la mémoire, est aussi très poétique. Je me régale toujours autant avec cet auteur qui a un véritable talent de conteur et qu’il faut lire sans modération.
La variante chilienne, Pierre Raufast, Alma éditeur, 2015

Merci à PriceMinister pour cette nouvelle édition des Matchs de la Rentrée Littéraire !

#MRL15 #PriceMinister

vendredi 8 janvier 2016

Etta et Otto

Etta a décidé de partir de sa ferme pour rejoindre la mer avant que sa mémoire ne s'efface totalement. Son périple la mène à travers le Canada sauvage et ses grandes étendues ; elle y rencontre James qui devient son compagnon de route. Otto, quant à lui, est resté à la ferme, seul. Il échange avec Etta une correspondance sans réponse et attend son retour. Russel, lui, n'a pas eu cette patience, il a préféré partir sur les traces d'Etta.
La narration alterne entre Etta et Otto, ainsi que leur correspondance actuelle et passée. Tout le roman est construit ainsi en un aller-retour  permanent entre passé et présent. Cet va-et-vient est aussi celui de la mémoire et de l'absence, du départ et du retour de l'être aimé.
Ce roman est très poétique et extrêmement bien construit. Il y a une atmosphère étrange et intrigante qui s'en dégage.. Je me suis attachée à ces personnages et ces paysages, à cette ambiance si bien qu'une fois le roman terminé, des impressions et des images resurgissent. C'est vraiment un roman à découvrir !
Etta et Otto (Et Russel et James), Emma Hooper, Les Escales, 2015

dimanche 3 janvier 2016

Faust revisité

Le romancier Conner Joyce et le journaliste Adam Langer se sont rencontrés, il y a quelques années,  alors qu'Adam faisait un portrait de Conner dans sa revue Lit.. Alors que Conner n'a plus tellement de succès, il recroise Adam lors d'une tournée de promotion et renoue le contact avec lui au point d'en faire peu à peu le confident d'une histoire incroyable. Conner s'est vu proposer un contrat fabuleux ; écrire pour un seul lecteur, Dex Dunford, un livre qui ne sera jamais publié. Ce livre rejoindra une collection particulière où de très grands auteurs comme Pynchon, Salinger ou Mailer sont représentés. Dex, Mephisto moderne, ne va-t-il pas entraîner Conner dans un engrange infernal ?
Le contrat Salinger est un bon thriller autour de la littérature américaine et du milieu de l'édition. C'est une véritable déclaration d'amour  à quelques grands noms de la littérature comme Salinger ou Harper Lee et un méchant coup de griffe à l'égard du monde de l'édition qui pense rentabilité, marketing - L'édition sans éditeurs d'André Schiffrin m'est revenu en tête à la lecture de certaines pages. Les révélations s'enchaînent jusqu'à une mise en abyme finale des plus réussies. Je dois avouer que ce roman est une excellente surprise.
Le contrat Salinger, Adam Langer, Super 8 éditions, 2015

vendredi 30 octobre 2015

Night film

La jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné. Tous les éléments tendent à confirmer son suicide. Pourtant, le journaliste d’investigation Scott McGrath reprend l’enquête car d’étranges circonstances entourent le décès de la fille du légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova. Cet homme auquel de nombreux fans vouent un véritable culte ne s’est pas montré depuis plus de 30 ans. Il est également responsable de la destruction de la carrière de McGrath qui s’était un peu trop intéressé à lui. Entre vengeance et fascination, McGrath n’en a pas fini avec le cas Cordova.
Cet excellent thriller vous emporte dans une enquête passionnante et plonge dans les profondeurs de l’âme humaine. Nourrit de documents créés de toute pièce et qui donne corps à cet homme exceptionnel qu’est Cordova, le roman s’inscrit dans une grande tradition cinématographique. De nombreux réalisateurs viennent à l’esprit pendant la lecture du roman ainsi que certains romans. L’écriture, très visuelle, ainsi que les documents qui nourrissent le roman, rendent vivant voire cinématographique cet époustouflant roman dont il me faut taire l’intrigue pour lui en laisser toute la saveur.
Intérieur nuit, Marisha Pessl, Gallimard, 2015

dimanche 18 octobre 2015

The Ballade of Gallant Ash

Constance part à la guerre et laisse derrière elle, son mari, Bartholomew. Travesti en homme, elle s’engage chez les Confédérés sous le nom d’Ash Thompson pour défendre son pays et ses convictions. Après avoir fait ses classes, elle découvre les champs de bataille et les horreurs de la guerre en s’accrochant à l’idée qu’elle retrouvera un jour son mari et sa ferme.
Oscillant entre rêve et cauchemar, nous suivons le destin hors du commun de Constance qui nous raconte son incroyable aventure sans fard. Ce livre retrace la Guerre de Sécession vue par un simple soldat et évoque la difficulté de revenir à la vie après avoir connu l’horreur des combats. 
Neverhome est avant tout un roman d’atmosphère où l’horreur et la folie ne sont jamais bien loin. Les aventures de Gallant Ash ne suffisent pas à atténuer cette chape de plomb. Le roman m’a laissé un goût amer dans la bouche. A ne lire que si l’on est en forme.
Neverhome, Laird Hunt, Actes Sud, 2015

lundi 5 octobre 2015

1992 : émeutes à Los Angeles

Le 29 avril 1992, les quatre policiers ayant battu à mort Rodney King sont acquittés. A la suite de cette nouvelle, des émeutes vont éclater à Los Angeles et durer 6 jours mettant la ville à feu et à sang. Dans le quartier de Lynwood, dominé par le gang latino de Big Fate, Ernesto Vera est battu à mort parce qu’il a le malheur d’être le frère d’un des membres de ce gang. Sa mort est le point de départ de toute une série d’événements qui s’inscrit dans le chaos ambiant.
Roman choral, chaque protagoniste prend en charge le récit. Ils évoquent leur histoire, leurs motivations profondes, leurs amours. Membres de gang, graffeur, pompier, infirmière, tous nous parlent d’un Los Angeles bien éloigné du rêve américain où la guérilla urbaine est la norme non l’exception.
J’ai été autant happé par ce milieu des Chicanos avec ses codes et ses valeurs que lorsque j’ai découvert la série Sur écoute qui parle des gangs de la drogue dans les quartiers ouest de Baltimore. D’ailleurs, Ryan Gattis, comme les scénaristes de la série, s’attache à nous présenter ces gangs avec un regard d’anthropologue urbain, ce qui est manifeste lorsqu’il parle du street art qu’il pratique lui-même.
Ce roman coup de poing extrêmement réussi et très habilement construit se lit d’une traite et vous tient en haleine jusqu’au bout. C’est une des grosses claques de cette rentrée.
Six jours, Ryan Gattis, Fayard, 2015

samedi 26 septembre 2015

Old Filth

Sir Edward Feathers a pris sa retraite avec son épouse Betty dans le Dorset. Homme de loi, célèbre dans sa profession sous le nom de Filth, il a connu un destin exceptionnel de la Malaisie à l’Angleterre en passant par Hong Kong. Enfant du Raj, l’Empire britannique, il fut envoyé au pays pour y être éduqué comme un gentleman.
Alternant entre présent et passé, Jane Gardam, dessine le portrait d’un homme complexe qui a appris à dissimuler ses faiblesses. Un délicieux parfum suranné et so british se dégage de ce texte très réussi, qui dévoile certains secrets mais ne révèle pas tout. Tous les mystères qui entourent son couple avec Betty et sa vie à Hong Kong ne sont pas levés.
Ce roman peut se lire indépendamment, mais si comme moi, vous vous êtes attachés à ce bon vieux Filth vous serez ravis d’apprendre que deux autres romans poursuivent et clôturent ses aventures à paraître en 2016. 
Le maître des apparences, Jane Gardam, J.C Lattès, 2015

jeudi 1 janvier 2015

Shotgun Lovesongs

Quatre amis d'enfance se retrouvent à Little Wing pour le mariage de l'un d'entre eux. Contrairement aux autres, Hank est toujours resté là. Il a repris la ferme de son père et s'est marié avec Beth avec laquelle il a eu deux beaux enfants. Lee, quant à lui, est devenu une rock star célèbre. Entre les tournées et les enregistrements de ses albums, il vient se ressourcer auprès de ces amis et sur cette terre qu'il chérit. Ronny a eu aussi son heure de gloire lorsqu'il était champion de rodéo. Après un accident cérébral, il fait l'objet de toute l'attention de ses copains. Kip, lui, était un courtier en banque. De l'argent, il savait en ramasser à la pelle pourtant il fait le pari de revenir, de redynamiser l'économie locale et de rénover le vieux complexe de la fabrique.
Tour à tour, les quatre amis et Beth, la femme de Hank, prennent la parole, se remémorant leurs vieux souvenirs et racontant aussi leur présent. Ce système narratif permet d'éclairer les relations des personnages entre eux, de mieux comprendre leurs désirs, leurs interrogations. Quatre amis, quatre mariages ponctuent cette histoire attachante. A travers eux, Nickolas Butler décortique le sentiment d'appartenance ainsi que les liens puissants qui se tissent durant l'enfance. Cette amitié, si facile à donner enfant, nécessite des efforts et des attentions constantes lorsque l'on devient adulte. Le ton est juste, on s'attache à cette bande de copains qu'on n'a pas envie de quitter. En arrière-plan, Nickolas Butler signe un portrait poétique et nostalgique du Wisconsin, à l'instar des écrivains américains des grands espaces. Il décrit la beauté de la nature et de sa faune, ces hommes qui cultivent une terre en s'appauvrissant et en s'isolant de plus en plus, leurs villes devenant des villes fantômes.
Voici une belle surprise de cette rentrée littéraire que je découvre avec un peu de retard et qui inaugure une nouvelle année pleine de découverte.  
Retour à Little Wing, Nickolas Butler, Autrement, 2014

Je remercie PriceMinister de m'avoir envoyé ce roman dans le cadre des Matchs de la Rentrée littéraire 2014. Très enthousiaste, je lui attribue un 18/20.

 

mercredi 3 septembre 2014

Fractale ?

Une épouse maintes fois trompée décide de tuer son marie en l’empoisonnant avec son plat préféré : les raviolis. Son plan est mûrement réfléchi, il est infaillible… Et pourtant va-t-il pouvoir être mis à exécution ? 
C’est ce que vous saurez à la fin de ce roman dont les histoires gigognes s’emboîtent les unes dans les autres au point qu’on en oublierait nos raviolis. Oui, mais pas l’auteur ! Avec une imagination débordante non dépourvue d’humour (très noir parfois), il passe de personnages en personnages avec habileté et referme les unes après les autres ces histoires et les questions en suspens. Si une dernière : que veut dire le mot fractale ? Vous le saurez à la fin du livre…
La fractale des raviolis, Pierre Raufast, Alma éditeur, 2014

mardi 3 juin 2014

Célestin Louise, flic et soldat

Célestin Louis, flic à la Brigade criminelle de Paris, part pour le front et se trouve en première ligne avec les autres appelés de 1914. Avec ses camarades, il découvre l’horreur de la guerre dans les tranchées, l’ingéniosité de l’homme pour tuer, la couardise de certains officiers et l’impuissance des généraux qui se trouvent enfermés dans une guerre d’usure. Lors d’une attaque, le lieutenant de Mérange est tué par une balle dans le dos. L’instinct de flic de Célestin ressurgit, il ne laissera pas ce crime impuni. 
Très bien documenté, Bourcy évoque l’enfer des tranchées ainsi que la vie quotidienne de ceux qui sont restés à l'arrière, donnant ainsi un tableau intéressant de la France pendant cette période. Son personnage est dans la grande lignée des héros des romans populaires de l’époque et m’évoque les Rouletabille et autres Arsène Lupin.
D'un tome à l'autre les intrigues sont plus ou moins réussie, cependant c'est à partir du tome 3 Le château d'Amberville que Bourcy trouve son rythme de croisière et signe par la suite les deux meilleures intrigues de sa série Les traitres et Le gendarme scalpé. Il a trouvé des solutions astucieuses pour permettre à son flic de traverser les lignes de combat et d'enquêter, ce qui lui permet de montrer les villages pris au piège par les tranchées, la bataille de Verdun, les hôpitaux militaires, Paris et les gens restés à l'arrière. Les intrigues oscillent entre le policier et l'espionnage sans se répéter.
Cette série est vraiment une réussite car Bourcy montre l'évolution du conflit à travers le regard de Célestin qui change et s'assombrit. Ce dernier comprend très vite qu'il ne pourra jamais expliquer et faire comprendre à ses proches ce qu'il a vécu. 
Célestin Louise, flic et soldat dans la guerre de 14-18 T1 à T5, Thierry Bourcy, Gallimard, 2014

samedi 24 mai 2014

Revivre

Célia, à la mort de son mari, est devenu propriétaire d'un bel immeuble de Brooklyn qu'elle a rénové elle-même. Elle a choisi chacun de ses locataires avec soin car elle ne veut pas de vague. Elle aspire à sa tranquillité et au respect de son intimité et attend la même chose de leur part. Lorsque George lui propose Hope comme sous-locataire, le temps de son voyage en Europe, elle accepte, introduisant sans le savoir un élément perturbateur dans sa vie si bien orchestrée.
Célia s'est murée en elle-même depuis que son mari est mort d'un cancer. Elle s'est créée une sorte de prison intérieure dans laquelle elle ne fait plus entrer personne et se berce de ses souvenirs avec son mari, précieux trésors qu'elle entretient pour garder en elle une image vivante de ce dernier. Hope, quant à elle, vient de quitter l'homme avec lequel elle a construit sa vie. Blessée, elle entame une liaison destructrice avec un ami d'enfance. Son parcours a un écho intime avec celui de Célia qui baisse la garde et commence à s'intéresser à la vie de ses locataires.
Ayant maintenu si longtemps ses distances avec eux, Célia finit par pénétrer dans leur intimité, à visiter leurs appartements quand ils sortent, à connaître certains secrets. Elle reprend peu à peu goût à l'existence et redécouvre les petits bonheurs de la vie. Elle réalise qu'elle a besoin des autres dans son existence et revient au monde lentement sans pour autant renier ses amours anciennes.
Ce livre magnifique rend un hommage évident à Herman Melville et un autre plus discret à Virginia Woolf. Le cours des pensées de Célia au gré de la journée, de ses activités, des sensations n'est pas sans rappeler un certaine Mrs Dalloway. Amy Grace Lloyd aborde avec profondeur et sans tabou des thèmes comme le deuil, l'amour, le sexe. Elle analyse les sentiments avec finesse avec une écriture très poétique. Je me suis vraiment laissée porter par ce très beau premier roman que je conseille sans réserve.
Le bruit des autres, Amy Grace Loyd, Stock 2014


Un livre que j'ai reçu dans le cadre d'un partenariat entre les éditions Stock et Libfly. Merci beaucoup !

mardi 13 mai 2014

Half-blood blues

Paris 1940. Après un dernier enregistrement sauvé par la bassiste Sid, Hieronymus Falk est arrêté au petit matin dans un café. Cet enregistrement est entré dans la légende du jazz et a rendu Hiero et sa trompette célèbres.
Berlin, 1992. Sid et son ami, le batteur Chip, retournent en Allemagne, pays qu'ils avaient quitté clandestinement au début de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont été invités à assister à la projection d'un documentaire dédié à Falk auquel ils ont participé. Les témoignages s'enchaînent, l'incroyable histoire du jazz des années 30 en Europe défile sous nos yeux jusqu'à ce que Chip dise clairement que Sid a trahi Hiero. Que s'est-il passé durant ces heures sombres ?
Le jazz est partout dans ce roman. Vous êtes pris à la gorge dans une atmosphère enfumée et sombre, comme dans un caveau, et les notes s'égrainent dans votre tête. Quelle réussite ! L'auteur vous convie a un voyage dans l'histoire du jazz, lorsque des jazzmen noir américains venaient jouer en Europe pour avoir un peu plus de reconnaissance, ce qui est le cas de Sid et Chid, originaires de Baltimore. Ils se lient avec Hiero, qui est un Mischling noir, né des amours entre une Allemande et un Sénégalais. Lorsque nous découvrons le groupe, les Hot Time Swingers, les Nazis ont fait interdire le jazz, une musique de dégénérés. Le groupe ne peut plus jouer et les musiciens se terrent sans trop d'espoir...
J'ai beaucoup aimé l'ambiance de ce roman qui raconte l'histoire d'un morceau et d'un artiste qui n'ont jamais existé. Pourtant, la puissance d'évocation de l'auteur est telle que l'on y croit complètement. L'analyse des sentiments et des comportements de chacun est fine. C'est un roman réussi mais il me manque ce petit quelque chose, cette étincelle pour que ce soit un coup de coeur.
3 minutes 33 secondes, Esi Edugyan, Liana Levi, 2103

mercredi 2 avril 2014

Sages comme des images ?

Léo vient de rompre avec Tim pour Aurélien. Ils font tous partis de l'élite puisqu'ils font leurs études au lycée Henri IV. Dans un avenir proche, ils seront ingénieur, médecin ou avocat. Sages comme des images ? Pas vraiment. Même s'ils sont soumis à une pression scolaire peu commune, ils ont aussi des problèmes d'adolescents. Alors, quand Tim, pour se venger, envoie une vidéo très intime de Léo à tout le monde, amis, profs, parents, lycéens, que peut-il se passer ?
Le livre aborde intelligemment la question des réseaux sociaux et ce que peut impliquer une vidéo compromettante. Au-delà de sa réputation, ce qui inquiète le plus Léo, c'est l'après, lorsqu'elle sera amenée à chercher du travail. Ces adolescents, issus de milieux très aisés, ne sont pas comme les autres. Les nouveaux venus ou ceux qui ont de meilleurs résultats sont de futurs concurrents pour l'avenir. 
Il est difficile de faire sa place dans ce monde étrange. La narratrice, qui vient d'un milieu modeste, s'est liée au collège avec Léo et sa soeur jumelle Iseult. Sa fascination pour Léo est telle qu'elle délaisse celle qui pourrait être une véritable amie, Iseult. Ce ne sont pas seulement les nouveaux médias qui sont en question dans ce roman mais bien la question de l'image et des apparences.
C'est à une longue descente aux enfers à laquelle on assiste aussi impuissant que  la narratrice au cours d'une journée, qui tient lieu d'unité de temps au sein d'un lycée qui devient le lieu de la tragédie. La narratrice se remémore des événements, des conversations marquantes. Peu à peu, les pièces du puzzle se mettent en place mais la prise de conscience est trop tardive.
Ce livre est vraiment percutant et juste. Dans notre monde contemporain où les images sont omniprésentes, nous choisissons de nous laisser bercer et aveugler par elles, de préférer les faux-semblants aux relations qui pourraient être fortes et avoir du sens.
Comme des images, Clémentine Beauvais, Sarbacane, 2014

mardi 4 mars 2014

Substituts

Dans un univers post-apocalyptique, les Substituts ont été réduits en esclavage par les Hauts. Contrôlés par des implants, leurs apprentissages, leurs connaissances et leur mémoire sont régulés voire effacés. Rien ne leur permet d'échapper à leur destin, pourtant Kia, à ses 14 ans, découvre le monde des Hauts ainsi que sa faculté à poser des questions et à apprendre. Qu'a-t-elle donc de si particulier ?
L'univers dans lequel évolue Kia se répartit entre les Hauts, les Subs et les habitants du quartier Noir qui sont affectés des suites du cataclysme qui s'est produit par le passé. Ils sont malades ou souffrent de mutations génétiques. Peu à peu, on découvre pourquoi les Subs ont subi ce sort et pourquoi ils sont réduits en esclavage, privés de savoir et de connaissance.
L'idée de départ est intéressante mais sa mise en place est laborieuse. J'ai trouvé que le livre mettait du temps à démarrer. Il répond aux conventions de la dystopie mais j'aurais aimé que cette société soit plus décrite et fouillée. C'est à mon sens le problème de beaucoup de romans du genre qui partent sur de bonnes idées qui ne sont pas creusées. Aimant beaucoup l'auteur, je prendrais le temps de lire la suite car je suis curieuse de savoir de quelle façon il fera évoluer son histoire.
Les substituts, Johan Heliot, Seuil 2014

jeudi 13 février 2014

Maggot moon

Standish vit seul avec son grand-père depuis que ses parents ont fui la répression de la Patrie. Isolés en Zone 7, celle des impurs, ils rencontrent Hector et sa famille exilés là pour de sombres raisons. Standish et Hector deviennent amis. Ils rêvent de sévader sur une planète inventée par Standish : Juniper. Standish a de l'imagination, beaucoup même, c'est ce qui le fait tenir dans cette société totalitaire. Inadapté, certes, mais pas stupide, Standish se rend compte de ce qui se passe. S'il rêve de s'envoler vers Juniper, la Patrie, elle, veut envoyer des cosmonautes sur la lune afin de manifester sa suprématie technique et d'écraser les autres nations. 
Le livre est construit autour de nombreux retours en arrière qui nous permettent de comprendre le monde dans lequel vit Standish. Les chapitres sont courts et évoque un événement ou une anecdote. Quelques inventions de langage sont les bienvenus dans la bouche de Standish, qui est profondément dyslexique. Elles apportent un peu de poésie dans cette univers oppressant. Dénonciation, délation, pureté de la race, police omniprésente, contrôle des médias, il n'y a plus aucun espace de liberté. 
La conquête de l'espace a été un des conflits à distance entre les blocs soviétiques et occidentaux durant la Guerre froide. Elle sert de toile de fond à l'intrigue, à n'en pas douter. Cependant, sachant que l'intrigue se situe dans une Grande-Bretagne alternative en 1956, je ne serais pas surprise qu'il y ait également une référence à l'univers de V pour Vendetta. En tout cas, ce livre est une dénonciation intelligente du totalitarisme et il est également un bel éloge de la différence.
Une planète dans la tête, Sally Gardner, Galllimard Jeunesse, 2013

jeudi 6 février 2014

Get out, you cunting, shitting, little fucking fucker !

Janie Ryan doit faire sa place dans une famille en perpétuelle galère : entre sa mère qui oscille entre l'alcool et des mecs improbables, sa grand-mère accro au bingo et s'occupant uniquement d'elle-même et son oncle toxico et à la ramasse. Elle a pourtant des atouts pour elle : son humour et sa force de caractère qui lui permettent d'affronter un quotidien difficile. Ballottée de centres d'accueil en HLM pourris et beds and breakfast douteux, Janie tente de faire son chemin avec une mère qui l'aime mais qui n'a pas toujours le jugement nécessaire pour se choisir ses compagnons.
Kerry Hudson nous montre, comme Ken Loach, ces gens qui vivent des aides qu'ils perçoivent chaque lundi (tout se paie à la semaine au Royaume-Uni) et dans des conditions terribles. Le plus dur étant de ne pas se laisser entraîner par cette spirale de drogue, d'alcool et de sexe sans lendemain.
Triste, parfois glauque, ce roman n'en est pas pour autant larmoyant et misérabiliste. Comme dans En finir avec Eddy Bellegueule, on suit une famille exclue du système, qui vit des allocations sans un quelconque espoir de s'en sortir. Là encore, une mécanique bien rodée faite de la répétition d'un même schéma est à l'oeuvre : tomber enceinte très jeune, ne pas avoir de qualification, ne pas avoir de relations qui vous permettent de remonter la pente. Dépression, alcool, violence, un cocktail explosif. Pourtant Janie veut en découdre et rompre ce cercle infernal. Dans une langue accrocheuse et imagée, alternant entre humour et rage, elle se débat dans ce chaos d'où sort une énergie et une lumière qui irradie le roman. Kerry Hudson signe un roman décapant, haut en couleurs, qui ne peut pas laisser son lecteur indifférent.
Tony Hogan m'a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, Kerry Hudson, P. Rey, 2014

mercredi 29 janvier 2014

Sociologie de la misère

Eddy est trop féminin. Il se déhanche trop, ses manières et sa façon de parler ne sont pas assez masculins. Pire, il n'aime pas le football.Tout en lui n'est que ce que rejette en bloc sa famille, les gens du village, ses "copains" de l'école. Très tôt passé à tabac au collège, il provoque la honte de son père puisqu'il ne joue pas au foot comme tout le monde mais préfère le théâtre. Réprimé pendant son enfance, il s'insurge contre ses parents, la pauvreté, sa classe sociale, le racisme et la violence.
Avec un regard de sociologue, Edouard Louis montre les valeurs et les comportements de sa famille dans un petit village dans le Nord près d'Amiens. Il faut être un homme, un vrai ; parfois se battre, bien boire pour tromper l'ennui. Les femmes s'arrêtent de travailler si elles gagnent plus que leurs maris, et puis d'ailleurs elles doivent rester à la maison pour s'occuper des gosses. L'avenir paraît bien bouché pour eux : rester à l'école jusqu'à 16 ans (à quoi ça sert au fait ?) pour se faire embaucher après à l'usine. Avoir des enfants à 20 ans, les voir reproduire la violence de leurs parents, se faire jeter de l'usine une fois que celle-ci vous a brisé. La télévision trône au milieu de la pièce, seule ouverture sur le monde parce que personne n'envisage de voyager. Le père d'Eddy parti quelque mois dans le Sud, c'était exceptionnel.
Edouard Louis, qui a consacré un essai à Bourdieu, évoque par le biais de son histoire personnelle la reproduction sociale et la panne du système scolaire dans lequel on ne croit pas. Exception qui confirme la règle, il a refusé ce qui était véhiculé par ses parents et son entourage. Il fait un état des lieux terrifiants où la misère s'accompagne d'une pauvreté affective et intellectuelle, d'un manque de rapports civilisés qui ne peuvent s'exprimer que par la violence. Au fond, même si sa mère l'avait voulu, elle n' aurait pas pu être la dame dont elle rêvait. Une dure mécanique se déploie dont elle ne peut sortir n'y s'échapper. Edouard Louis ne juge pas, il ne fait que constater une situation qui semble inextricable. 
En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis, Seuil, 2014